Trois ans après le débarquement en force des agents du fisc à Larouche, les principaux donateurs du projet réclament le remboursement des sommes qu'ils allèguent avoir perdues dans cette aventure, ainsi que des dommages pour les problèmes occasionnés. Le montage financier du projet s'appuyait sur un système d'évasion fiscale, est d'avis l'Agence de revenu du Canada. Les donateurs, eux, soutiennent qu'ils ont agi de bonne foi, sur la base des représentations de l'avocat fiscaliste Stéphane Saintonge. Selon des documents de l'enquête, Me Saintonge et l'artiste Claude Simard sont les instigateurs du projet.
Originaire de Larouche, Claude Simard est établi depuis 1981 à New York, où il est copropriétaire d'une galerie d'art. Son fameux projet consistait à doter Larouche, un village de 1100 habitants situé entre Chicoutimi et Alma, d'oeuvres et d'expositions d'importance, et à reconstruire des bâtiments patrimoniaux âgés, dont certains importés en pièces détachées d'Inde. L'excentrique entreprise devait se réaliser au coût d'environ 150 millions en 10 ans, et être financée par des dons.
C'est dans cet esprit que Me Saintonge aurait promis à des gens fortunés des déductions fiscales équivalentes à leur don, en plus de crédits d'impôt remboursables. Selon Revenu Canada, par l'entremise de prêts et garanties de prêts avec une société-écran établie aux îles Caïmans (dont Simard était l'unique actionnaire), les donateurs n'ont eu à débourser qu'une fraction des sommes pour lesquelles ils ont obtenu des reçus pour dons de charité, de la municipalité de Larouche. L'argent versé servait à acheter des oeuvres d'art, propriétés de l'artiste Simard.
Le budget annuel de Larouche est d'environ un million de dollars. Dans le cadre de l'élaboration de ce projet, de 2000 à 2003, la municipalité a émis pour 21 millions en reçus de charité à une vingtaine de donateurs. La valeur des oeuvres a été démesurément gonflée par des évaluations complaisantes, a conclu Revenu Canada. À titre d'exemple, une série d'oeuvres évaluées à environ 540 000$ en valaient en réalité 34 000$, selon la Commission canadienne d'examen des exportations de biens culturels. Aujourd'hui, les donateurs sont sommés de rembourser le fisc, et doivent payer des pénalités, des intérêts, et des frais d'avocats considérables. Sans compter que des accusations criminelles pourraient suivre. «C'est le Service des poursuites pénales qui prend la décision», s'est bornée à dire Christiane Joachim, porte-parole de l'Agence du revenu du Canada, lorsque questionnée par La Presse.
Faillite
En ce qui concerne Me Saintonge, lui-même donateur dans le projet, selon les documents de l'enquête, le fisc lui réclamait plus de 800 000$. Celui qui a été membre de la commission Séguin sur le déséquilibre fiscal n'a plus d'emploi et s'est placé sous la protection de la loi sur la faillite en mai dernier. En août, il a conclu un arrangement avec ses créanciers, pour une somme de 145 000$ payable en cinq ans. Pour ce qui est de Claude Simard, il demeure toujours à New York et continue d'exploiter la galerie Jack Shainman.
«C'est un homme très nerveux, c'est un artiste. Il n'est jamais revenu à Larouche. Il ne me rappelle même plus», se désole Réjean Lévesque, qui a tenu les rênes de Larouche pendant les 14 dernières années. Fervent défenseur du projet, M. Lévesque ne s'est pas représenté aux élections dimanche dernier, mais il assure que cela n'a rien à voir avec le projet avorté. «C'est l'usure du pouvoir et de l'homme», dit-il. Il croit toujours que le projet est faisable, même s'il avoue qu'avec tout ce qui est arrivé, «ç'a fait perdre beaucoup de crédibilité». Mais les oeuvres d'art sont toujours là, entreposées à Larouche, dit-il. Il y a des plafonds sculptés, des sculptures, des tabernacles...
Poursuites
En majorité, les poursuites des donateurs visent l'avocat Saintonge, le cabinet d'avocats où il a travaillé jusqu'en 2004 et le Fonds d'indemnisation du Barreau. L'artiste Simard est aussi visé à l'occasion, notamment par une hypothèque sur des tableaux de Lemieux, Riopelle et Gauvreau. La municipalité de Larouche figure également comme défenderesse sur deux des poursuites. M. Lévesque n'est pas inquiet, car, dit-il, la municipalité «n'a rien à se reprocher». M. Simard, n'a pas rappelé La Presse. Il est à noter aussi que la principale évaluatrice, Thérèse Dion, est décédée en 2007.









