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À la manière de Louise Harel

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À la manière de Louise Harel

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Louise Harel et Robert Bourassa en 1979.

Photo: Pierre Côté, archives La Presse

Katia Gagnon
La Presse

La politicienne à la voix douce a gagné des batailles que plusieurs croyaient perdues d'avance au cours de sa longue carrière politique. Louise Harel emploie souvent la ruse, mais est-elle pour autant la Machiavel de Montréal, comme le laissent entendre certains de ses anciens collègues?

Lundi 2 juin, 16h. Le téléphone de Richard Bergeron sonne. Au bout du fil, un journaliste demande au chef de Projet Montréal s'il est exact qu'il a offert à Louise Harel de s'associer à son parti. «J'ai commencé par nier, avoue candidement M. Bergeron. Puis, le journaliste a sorti l'extrait publié sur le blogue de Louise Harel. Je ne pouvais plus nier.»

 

Quelques instants plus tôt, avec trois lignes publiées sur un blogue de circonstance, Louise Harel avait révélé à la petite planète montréalaise que Richard Bergeron avait envoyé deux émissaires pour la séduire. Mardi, lorsqu'elle a annoncé qu'elle se lançait avec Vision Montréal, Bergeron était totalement pris au piège. Impossible pour lui de critiquer la nouvelle candidate. Richard Bergeron est ainsi devenu la plus récente victime de Louise Harel, enserré dans la toile de la politicienne la plus rusée du Québec, la Machiavel de Montréal.

C'est la manière Harel, résume son amie, la péquiste Louise Beaudoin. «Elle avait deux oeufs dans deux paniers différents. Elle a choisi. Et neutralisé celui qu'elle n'a pas choisi. Elle est d'une grande habileté politique», dit-elle. «Benoît Labonté ne sait pas dans quoi il s'est embarqué. Pauvre homme!» commente un ex-collègue qui préfère taire son nom.

En plus de 30 ans de carrière politique, Louise Harel a gagné des batailles que plusieurs jugeaient perdues d'avance. Elle a été élue députée malgré l'opposition de René Lévesque. Elle a réalisé une réforme de l'aide sociale sans se faire haïr des assistés sociaux. Elle a rapatrié d'Ottawa les pouvoirs en matière de formation de la main-d'oeuvre, une bataille qui durait depuis 25 ans. Elle a fait adopter une loi sur l'équité salariale. Et en quelques années, elle a fait de l'île de Montréal une seule ville.

Et elle a fait tout cela de la façon souple et ondoyante qui est la sienne. «Je ne l'ai jamais entendue élever la voix», dit l'ex-premier ministre Bernard Landry, qui a pourtant eu maints affrontements avec elle.

«Elle est comme l'eau qui coule. Tu ne l'empêcheras jamais d'aller où elle veut. Au lieu d'affronter le roc, elle va le contourner. Et s'il faut qu'elle mette un bâton de dynamite dans la roche, il va y avoir des fleurs autour», résume un politicien... libéral. «Si elle a défini sa cible, elle va l'atteindre. Elle va faire l'analyse physique, psychologique et sociale des obstacles et elle va les franchir», renchérit un politicien... péquiste, qui salue son habileté.

Ou son dogmatisme, rétorquent ceux qui ont eu maille à partir avec elle. «Pour elle, les fusions, c'était une religion. Présenter des arguments, c'était comme parler avec un mur», dit Peter Trent, ancien maire de Westmount, qui avait pris la tête des opposants aux fusions municipales. «Une magouilleuse dans l'âme, Mme Intrigante en personne», crache un ancien collègue, qui la trouve hypocrite.

«Quand ça ne marchait pas à son goût au conseil des ministres, elle faisait monter les groupes de pression. Elle leur disait: «Moi, je suis bloquée.» Quand on voyait les manifs, après, on se disait tous: «Bon, Louise Harel a fait des téléphones.» Et là, elle arrivait et disait: «Mon Dieu, monsieur le premier ministre, il y a tellement de pression!»»

«Rusée, machiavélique: je n'aime pas ces termes, dit Louise Harel. Il y a un double standard pour les femmes. Est-ce qu'on disait de Robert Bourassa qu'il était rusé et machiavélique? Non. On disait qu'il était habile, astucieux.»

Mais même ceux qui n'aiment pas la manière Harel reconnaissent qu'elle est un bourreau de travail. Lorsqu'elle était ministre, elle travaillait souvent plus de 100 heures par semaine, raconte Carole Poirier, qui a été sa chef de cabinet et qui lui a succédé comme députée d'Hochelaga-Maisonneuve. «Elle n'est pas tuable», dit-elle.

Au conseil des ministres, elle transportait des valises de documents minutieusement numérotés. Elle revoyait chaque lettre, chaque communiqué, chaque fiche de réponse avec un souci maniaque.

Perfectionnisme? Microgestion, disent les critiques. Lorsqu'elle était à la tête du ministère de l'Emploi, ses fonctionnaires ont eu la surprise de recevoir un appel de Mme la ministre, en vacances aux Îles-de-la-Madeleine. Louise Harel avait rencontré un citoyen à qui on avait refusé un programme de formation. Elle voulait faire casser la décision.

Un jour, une bénéficiaire de l'aide sociale qui avait vu son chèque amputé a fait la première page du Journal de Québec. «Elle a appelé personnellement la dame et est intervenue auprès du Ministère», raconte Carole Poirier. À la Sécurité du revenu, elle a traîné ses sous-ministres au Chic resto pop. Elle leur a fait rencontrer Louise Laliberté, ancienne prestataire devenue pilier de son bureau de circonscription. «Ça a été un plongeon dans la réalité», rigole Mme Poirier.

Une réalité dure, que Louise Harel a contribué à transformer. En 30 ans, on est passé d'Hochelaga-Maisonneuve, quartier fauché par la nouvelle économie, à HoMa, quartier branché, où les promoteurs immobiliers ont rapidement réalisé qu'ils devraient réserver une part de logements sociaux aux démunis. Mme la députée y veillait.

D'où Louise Harel tient-elle ce caractère, grâce auquel elle pouvait «virer le caucus de bord» sans même quitter sa chaise? En partie, de son enfance. «Grandir en milieu protégé, vous savez, ça donne confiance en la vie», dit-elle. Née à Sainte-Thérèse-de-Blainville, d'un père historien et d'une mère coiffeuse, elle a quatre frères et soeur, dont Pierre, qui s'illustrera dans les groupes Offenbach et Corbeau.

Elle se heurte pour la première fois à la pauvreté pendant l'été de l'Expo, dans les taudis de Pointe-Saint-Charles, où elle oeuvre pour l'Action sociale étudiante. «Pendant tout un été, on a distribué des tracts... Jusqu'à ce qu'on se rende compte que la plupart des gens étaient analphabètes. Ça m'a donné une leçon pour le reste de ma vie.»

Elle succède à Bernard Landry à la tête de l'Union générale des étudiants. À l'époque, tout le monde est attiré par les mouvements d'extrême gauche. Pas elle. «Ça ne m'a jamais séduite. J'ai toujours préféré des gens de droite qui pensent à gauche que des gens de gauche qui pensent détenir la vérité.»

Jean Doré, à l'époque attaché de presse de René Lévesque, la recrute dans le PQ. Une relation tumultueuse d'amour-haine s'amorce entre Harel et Lévesque. En 1982, geste rarissime dans l'histoire parlementaire, elle finit par voter contre le gouvernement, qui veut imposer une baisse de salaire aux fonctionnaires. Elle démissionne ensuite pour protester contre le «beau risque».

Puis, en 1994, le Parti québécois reprend le pouvoir. Sa première vraie crise sera celle des compressions à l'aide sociale. En 1996, on exige des coupes dans chaque ministère. «J'ai écrit à M. Bouchard. Je lui ai dit qu'il vaudrait mieux que quelqu'un d'autre fasse ça à ma place. Que je ne pouvais pas.» Bouchard la convoque à son bureau. «Ça a été un moment fort de ma vie, relate-t-elle. On s'est regardés et on ne s'est rien dit. Et finalement, je ne l'ai pas fait.»

Par la suite, elle mène une réforme de l'aide sociale qui est accueillie avec des grincements de dents, notamment par Françoise David, alors présidente de la Fédération des femmes. Quand on lui demande si Louise Harel est d'abord une femme de gauche ou d'abord politicienne, Mme David hésite encore. «Elle est social-démocrate. Pas une femme de gauche.»

Mais son plus grand défi sera de réaliser la vision de Jean Drapeau: une île, une ville. «Il a fallu qu'elle passe à travers Lucien Bouchard, à travers le caucus du PQ et à travers les libéraux», raconte un député. Car au départ, Lucien Bouchard était contre le projet de Pierre Bourque. «Ce n'est pas dans les plans», a-t-il déclaré en juin 1999.

Que s'est-il passé pour qu'il change d'avis à la fin de l'an 2000? D'abord, la situation financière de Montréal. À l'époque, la ville est pratiquement en faillite technique. «La ville n'a jamais été sous tutelle, mais Bouchard a nommé Guy Coulombe pour faire le ménage», raconte une source qui a été très près du dossier.

Coulombe recommande à Lucien Bouchard de mettre la hache dans la rémunération de la fonction publique montréalaise. Le premier ministre refuse. «L'autre solution, c'était de prendre la facture de Montréal et de l'étendre à toute l'île.» Louise Harel, de son côté, fait valoir des arguments identitaires et linguistiques. «Lucien Bouchard a changé son fusil d'épaule sur les fusions six mois avant de quitter la politique. Il s'est probablement dit: «Bon, de toute façon, ce n'est pas moi qui vais payer les pots cassés»», croit Peter Trent.

Et des pots cassés, il y en a eu. Un anglophone qui, à l'époque, a suivi de près la marche vers les fusions se rappelle d'un passage de la ministre au Mail Cavendish. «Elle a été huée, les gens criaient: «Fuck off! Get out of my city!»» relate-t-il. Sa candidature à la mairie, cette semaine, a rouvert ces vieilles cicatrices. Louise Harel est décrite comme «un monstre», «une idiote», «une sorcière» par les lecteurs de la Gazette. «Seul Mom Boucher pourrait faire mieux paraître Gérald Tremblay», décrète le même journal en éditorial.

On a beaucoup dit que le même sentiment régnait chez les allophones. C'est faux, tranche Carole Poirier. «Les communautés culturelles l'adorent.» Quand on a fêté ses 25 ans de vie politique, dans Hochelaga-Maisonneuve, les diverses communautés culturelles, dont aucune n'était du quartier, ont toutes offert un spectacle. On a dû refuser des numéros. Il y avait un dragon chinois, un choeur d'enfants sri-lankais. Les Maghrébins lui ont offert un caftan magnifique. «Avec les allophones, je vous prédis un autre phénomène Pierre Bourque», dit Mme Poirier.

À l'époque, cependant, la loi sur les fusions a créé une vague de colère monstrueuse, pas seulement à Montréal, mais aussi dans plusieurs circonscriptions francophones de la Rive-Sud. «Des banlieusards qui n'avaient jamais manifesté de leur vie sont sortis dans la rue», se rappelle Peter Trent. Bernard Landry est lucide: «Ça nous a coûté 25 sièges.»

Dont celui de Louise Beaudoin. La situation a créé un froid entre les deux amies. Jusqu'à ce que Louise Harel l'invite à souper, en 2004. Après un repas bien arrosé, Louise Beaudoin lui pose la question qui lui brûle les lèvres: «Quand tu l'as fait, savais-tu que j'allais perdre?» Louise Harel lui envoie cette réponse suave, la quintessence de la politicienne virtuose qu'elle est: «Tu n'aurais pas aimé ça, être dans l'opposition. Dans le fond, je t'ai rendu service!»

 

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