Je lis, donc je me soigne

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Autrefois, on prescrivait aux fiévreux de se faire raconter l'intégrale de... (Illustration: Julien Chung, La Presse)

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Illustration: Julien Chung, La Presse

Sylvie St-Jacques
La Presse

Autrefois, on prescrivait aux fiévreux de se faire raconter l'intégrale de L'iliade pour exorciser le mal. Et si, pour soigner un chagrin d'amour ou pour chasser le cafard automnal, il suffisait de plonger le nez dans un bon roman? Rencontres avec des lecteurs convaincus qu'un livre par jour éloigne le psy pour toujours...

Pendant un an, chaque nouvelle journée dans la vie de Nina Sankovitch a débuté avec la promesse d'une histoire nouvelle. D'octobre 2008 à octobre 2009, la blogueuse américaine de www.readallday.com a lu un roman par jour, commentant chacune de ses lectures sur son site. Quelle mouche a piqué cette mère de famille du Connecticut, pour qu'elle entreprenne un projet aussi solitaire qu'ambitieux?

Le deuil. L'impasse. Après la mort de sa soeur, elle a ressenti un vide immense et voulait calmer ses angoisses. «Le livre qui a tout déclenché a été L'élégance du hérisson, de Muriel Barbery. Cette auteure a capturé des moments de beauté, qui m'ont procuré un vrai réconfort», a confié au cours d'un entretien téléphonique la résidante de New Haven.

Au mois d'octobre 2008, Nina Sankovitch a traversé une période sombre. Une année (et 365 bouquins) plus tard, la littérature l'a fait voguer dans des eaux plus clémentes.

«Toute ma vie, j'ai pensé que la littérature était la meilleure thérapie pour traverser les écueils. Il n'y a rien pour vous sortir de votre torpeur comme un bon roman. Même si c'est une activité solitaire, la lecture nous connecte aux autres. On se sent moins seul en compagnie d'un grand auteur qui sait exprimer ce que l'on ressent.»

Beau paradoxe: en vivant le nez dans les livres, Nina Sankovitch a surtout réussi à se dépasser. «J'ai cessé de me regarder le nombril. J'ai aussi réussi à faire preuve d'une plus grande patience, acceptant mieux le rythme et les événements de la vie. J'ai envie de prendre les choses comme elles viennent.»

Dr Tolstoï

La littérature serait-elle une cure mésestimée pour comprendre et surmonter les troubles de la vie? C'est ce que suggère Alain de Botton dans son essai Comment Proust peut changer votre vie.

L'essayiste belge Alain de Botton démontre ici comment À la recherche du temps perdu peut éclairer nos grandes interrogations sur l'amour, le rang social et le sens de la vie.

La mort d'Ivan Illich de Tolstoï; De l'amour de Stendhal; La mort de la phalène de Virginia Woolf; Histoire intime de l'humanité de Theodor Zeldin. Pour de Botton, voilà autant d'autres ouvrages pourvus de vertus thérapeutiques.

«La fiction peut nous changer pour le mieux, en accolant des noms à des situations ou des sentiments que nous vivons. Sa fonction principale est la clarification. Lire de la fiction nous permet de regarder notre vie avec une distance. Mieux, elle exerce une fonction métaphorique», estime de Botton, qui à son «University of Life» de Londres, a mis sur pied un service de bibliothérapie.

Rose-Marie Charest, présidente de l'Ordre des psychologues du Québec, croit, elle aussi, aux vertus curatives de la littérature.

«La fiction contribue au bien-être des gens en leur permettant de se distraire de la réalité, d'entrer dans un monde imaginaire. Il y a des lectures qui suscitent l'éveil de nos propres fantasmes, de nos propres émotions», explique la psychologue, elle-même avide lectrice de fiction.

La fiction a la même fonction que le jeu, chez l'enfant, expose Rose-Marie Charest. «La lecture permet une mise en scène de nos propres conflits: une personne aux prises avec une violence intérieure pourra prendre une distance, en lisant un récit qui comporte de la violence.

«Notre vie intérieure est complexe: le bon et le mauvais se mélangent. La fiction a quelque chose de soulageant, dans sa façon de classifier les émotions. L'être humain exige qu'il y ait une place pour son imaginaire, sa créativité. Il a besoin d'être rejoint d'une façon sensible et pas juste rationnelle et utile.»

Chaque lecteur doit toutefois trouver sa propre bibliothérapie, ajoute la psychologue, qui se méfie des «modes» en littérature. «Ce qui nous rejoint dépend de ce que nous vivons, de notre état psychologique. Prenons l'exemple du best-seller Millenium, qui a fasciné des millions de gens. Personnellement, j'ai arrêté ma lecture, parce que cette torture, cette haine ne me faisaient pas de bien.»

Des livres à l'hôpital

À la clinique des troubles alimentaires de l'hôpital Sainte-Justine, les ouvrages de fiction ont aussi leur place. Le Dr Jean Wilkins a même déjà invité l'auteure Geneviève Brisac à prendre part à un atelier de création littéraire.

«J'ai contacté Mme Brisac, parce que je tenais à la remercier pour son livre Petite (publié en 1994), qui décrit tellement bien cet univers particulier du trouble alimentaire chez les jeunes ados. J'ai toujours été fasciné par la qualité des mots. Avec une grande justesse, Geneviève Brisac nous explique cette maladie, en utilisant par exemple des verbes comme récurer, pour décrire le nettoyage intérieur, thème si présent dans l'univers des anorexiques.»

Aussi instruits soient-ils, les gens n'ont pas toujours le réflexe de trouver l'ouvrage de fiction qui saura les amener à surmonter une épreuve, déplore Alain de Botton. «La bibliothérapie comble un vide créé par un système d'éducation qui nous enseigne que la lecture enrichit la connaissance plutôt que la sagesse.»

 

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