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Yannick Nézet-Séguin: un nouveau maestro pour Rotterdam

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Yannick Nézet-Séguin: un nouveau maestro pour Rotterdam

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Yannick Nézet-Séguin

Photo Marco Borggreve

Nathalie Petrowski
La Presse

Entre ses débuts à Berlin, Vienne et Philadelphie, Yannick Nézet-Séguin est officiellement entré dans ses fonctions de chef et de directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Rotterdam, en novembre dernier. Pendant une semaine complète, nous avons suivi le maestro de 33 ans, de répétitions en concerts, de cocktails dînatoires en marathons médiatiques, de réunions d'affaires en fins de soirée au champagne: une semaine épuisante sous tension, remplie de sueur, de labeur, de petits nuages et de grands émois

JOUR 1

Les retrouvailles

Amsterdam, aéroport Schipol, 7h30. Le jour n'est pas encore levé. Il pleut, il fait froid, mais le vieux Klaas, un colosse de six pieds aux airs de grand-papa gâteau, est fidèle au rendez-vous. Lorsque Yannick Nézet-Séguin franchit la barrière des arrivées, le chauffeur lui donne l'accolade en le soulevant littéralement de terre. Un peu gêné, le maestro se tourne vers moi en rigolant: «Les Néerlandais sont des gens démonstratifs. Au début, ça surprend, mais on s'habitue.»

 

Pendant que Klaas court chercher la Volvo, le maestro l'attend sur le trottoir en grelottant dans son petit blouson de cuir. Dans la lumière grise du jour naissant, avec ses mèches en pointe à la Tintin et ses cinq pieds à peine sonnés, Nézet-Séguin ressemble à un gamin ou encore à un poussin à peine sorti de sa coquille, comme l'écrivait un critique allemand. Difficile de concevoir que dans quelques heures, le poussin va se retrouver devant une centaine d'adultes majeurs et vaccinés, à qui il va imposer sa vision de la musique et sa loi.

La Volvo file sur l'autoroute en direction de Rotterdam, emportant le maestro et ses énormes valises, l'une pour les douzaines de vêtements griffés Prada et Hugo Boss qui feront figure de chiffons mouillés après chaque concert, l'autre uniquement pour les partitions.

Jeune et non conformiste

En route, Nézet-Séguin évoque le chemin relativement court qui l'a mené à la tête du RPHO, le deuxième orchestre des Pays-Bas, doté d'un budget de plus de 18 millions d'euros et de sa propre salle de concert, le Doelen. «En 2003 avec Rona Eastwood, mon agente à Londres, on s'était donné cinq ans pour décrocher un poste de chef dans un orchestre européen. Mais quand j'ai su que Valery Gergiev quittait Rotterdam, je ne me suis fait aucune illusion. Gergiev est dans le top 5 des chefs au monde. La barre était trop haute. Je ne voyais vraiment pas pourquoi les musiciens me choisiraient, moi.»

Un seul argument plaide en sa faveur: le RPHO a la réputation d'être un orchestre rebelle, constitué de virtuoses et de têtes fortes qui aiment bien les jeunes chefs. C'est aussi l'orchestre d'une ville où un tiers de la population a moins de 28 ans. Finalement, en décembre 2006, après avoir dirigé le RPHO à quelques reprises, Yannick Nézet-Séguin obtient le poste. Pour plusieurs musiciens, le déclic s'est produit pendant qu'il les dirigeait dans Daphnis et Chloé de Ravel.

«S'il y en avait encore parmi nous qui doutaient de Yannick, après ce concert-là, ça a été fini. Ce soir-là, il nous a lancé de la poudre magique. On est tous tombés en amour avec lui», raconte la violoncelliste québécoise Geneviève LeCouffe.

«Yannick ressemble à notre orchestre, dit Charlotte Potgieter, une violoniste d'Afrique du Sud. Il est rebelle, bagarreur, non conformiste. C'est aussi, depuis son triomphe au festival de Salzbourg l'été dernier, une étoile montante en Europe.»

Richard Speetjens, corniste, va encore plus loin. «Il y a plusieurs années, on a eu peur d'engager un jeune chef qui par la suite est devenu une grande star. Cette fois, on s'est dit qu'il fallait qu'on fasse vite sinon on allait se le faire piquer, lui aussi.»

La prestation de serment a eu lieu en juin 2008 juste avant que le nouveau fiancé ne parte en tournée en Asie avec son nouvel orchestre. Mais en ce matin de novembre, ce n'est plus le fiancé qui franchit l'entrée du Doelen. C'est le mari, l'époux legitime. Pour lui, il est 4h du matin. Il a eu moins d'une heure pour se rafraîchir et pourtant le voilà d'attaque pour la première répétition. Passant de Ravel à Händel, Nézet-Séguin dirige avec aplomb la centaine de musiciens de 17 nationalités. Parmi eux, Geneviève et Ted LeCouffe, deux natifs de Montréal qui jouent dans l'orchestre depuis 30 ans et qui sont vite devenus des amis ainsi qu'une jolie flûte solo française, Juliette Hurel, qui s'est prise d'affection pour celui qu'elle surnomme son petit prince, son feu follet et parfois aussi son pauvre citron. Mais à la tombée de la nuit après six heures de répétition, «le pauvre citron» qui s'amène au bistro Floor est plus fringant que jamais. «Je suis vraiment content de cette première journée, affirme-t-il avec enthousiasme. La répétition a été exactement comme je le voulais.»

JOUR 2

Du sable dans l'engrenage

Ce matin, on répète la 7e Symphonie de Beethoven, mais il y a du sable dans l'engrenage. Un des solistes est arrivé en retard sans avoir fait ses devoirs. La répétition s'enlise. Au lieu de jouer, on discute cuisine, poutine et coups d'archet. À la pause, des musiciens se plaignent. Une violoniste éclate en sanglots. Le maestro reste calme, mais on sent la tension le gagner. L'adjoint à la direction artistique tente de le dérider: «T'en fais pas, Yannick. C'est normal. T'es marié maintenant. Tu fais partie de la famille», blague Michael Fein.

Après la répétition, Nézet-Séguin s'enferme à huis clos avec le comité artistique. Puis à 18h, Klaas vient le chercher pour un dîner privé avec un mécène qui s'apprête à donner un million à l'orchestre. Même s'il est épuisé et un brin morose, Nézet-Séguin se prête au jeu de bonne grâce, conscient que souper avec des mécènes fait aussi partie de sa description de tâches.

JOUR 3

En amour comme au premier jour

C'est le grand jour. Une dernière répétition avant le premier de trois concerts au Doelen. Les esprits se sont calmés. La paix est revenue. Nézet-Séguin se permet même une gentille boutade au sujet du jeu trop conservateur des musiciens dans le Stravinski. Qu'est-ce qui se passe? Allez-y! N'ayez pas peur! Trois heures plus tard, il prend la parole: «Je sais qu'il y a des choses à corriger dans notre façon de fonctionner. Je vous promets que nous allons les corriger. Merci de valoriser les répétitions.»

Plus tard, il m'explique qu'il voulait passer un message.

«Disons qu'ici, on n'a pas le culte de la répétition. Ce n'est pas par paresse ni par mauvaise volonté. C'est l'héritage de Gergiev qui laissait les répétitions aux soins d'un répétiteur. Puis une ou deux heures avant le concert, il décidait de faire des changements de dernière minute. Les musiciens se mettaient à paniquer. C'était le but visé pour que l'adrénaline les pousse à donner le meilleur d'eux-mêmes. C'est une façon de fonctionner, mais ce n'est pas la mienne.»

Charmants parents

Ce matin, les parents du maestro sont arrivés de Montréal. Ils vont passer le reste de la semaine avec leur fils avant de l'accompagner pour ses débuts à Berlin. Les deux sont des retraités de la faculté des sciences de l'éducation de l'UQAM. Serge Séguin a pris sa retraite il y a trois ans, Claudine Nézet, il y a quelques mois. Elle est maintenant l'assistante personnelle de son fils. Ceux qui se demandent pourquoi Yannick est le jeune homme brillant, doué et pas prétentieux qu'il est n'ont qu'à regarder Serge et Claudine: des gens aussi charmants et cultivés que discrets et modestes. Même si leur fils n'est plus un enfant, leur présence le rassure et allège l'énorme pression qui pèse sur ses épaules.

«Yannick est très fort, dit Claudine. Il n'y a rien qui l'arrête». Elle évoque le fameux soir où elle jouait aux dés avec son mari dans la cuisine d'Ahunstic. Yannick, âgé alors de 10 ans, était remonté du sous-sol où il écoutait en boucle la 40e Symphonie de Mozart pour annoncer à ses parents qu'il voulait devenir chef d'orchestre. «Comme il s'intéressait à plein de choses à ce moment-là, qu'il chantait dans un choeur, dessinait et jouait du piano, on lui a dit que c'était une excellente idée et a on continué à jouer aux dés», raconte Claudine en rigolant.

Serge poursuit: «Dans le fond, Yannick aurait pu avoir une carrière de pianiste ou de chef. Il était fort dans les deux disciplines, mais je crois qu'il a choisi d'être chef parce que c'est plus grégaire et moins solitaire que pianiste.»

Huit heures moins cinq. Le Doelen, une salle de 2300 places, affiche presque complet. Pour un programme aussi éclectique, qui couvre trois siècles de musique, c'est bon signe. Le maestro est dans sa loge, une grande pièce aux murs blancs, aux sofas modernes et au piano à queue. Il révise ses partitions en buvant une mixture énergisante verte. Il ne porte pas de queue-de-pie. Seulement un complet Hugo Boss simple et noir qui, dans deux heures, sera complètement détrempé. Un rituel spécial? «Peut-être que ce soir, je vais faire une petite prière avant d'entrer sur scène», dit-il avec un sourire tendu.

Plus tard, il m'avouera qu'il ne peut pas diriger sans un indispensable accessoire: des caleçons à effigie de héros de bandes dessinées. La tradition remonte à ses débuts de chef en Europe. «J'étais tellement terrorisé que pour me donner du courage, j'avais acheté des bobettes de Superman. Maintenant, peu importe où je dirige, je ne peux plus m'en passer.»

Oubliées, les tensions

Cette fois-ci, tout va bien sauf pour l'air trop sec qui pousse le contre-ténor, Andreas Scholl, un grand gaillard qui le dépasse de trois têtes, à se racler la gorge compulsivement. Sensible aux plus petits détails, Yannick s'inquiète. Et si le contre-ténor n'arrivait pas à se rendre au bout du Händel? Mais Scholl termine en beauté et sort sous les applaudissements de la foule sans se douter des sueurs froides qu'il a données au maestro.

Au retour de l'entracte, le Beethoven qui a donné tant de fil à retordre en répétition explose comme un feu d'artifice. Yannick dirige en dansant. Littéralement. Il s'abandonne physiquement à la musique, imité en cela par les musiciens qui le suivent dans cette folle chevauchée et se donnent sans retenue. Les tensions des répétitions sont oubliées. Le chef et son orchestre ne sont plus qu'un.

Dès les dernières mesures, la foule se lève spontanément et applaudit à tout rompre pendant plusieurs longues minutes. Souriant, rayonnant et trempé de sueur, le maestro se mêle joyeusement aux musiciens sur la passerelle devant sa loge. Puis parlant de cet orchestre qu'il a retrouvé et perdu et retrouvé à nouveau, il me glisse d'un air malicieux: «Je pense que je viens de retomber en amour...»

JOUR 4

One of the boys

Valery Gergiev était un chef timide, taciturne qui fuyait les médias comme la peste. Son héritier, au contraire, a vite compris l'avantage de cultiver de bons rapports avec les médias. Aujourd'hui, il va être servi. L'attachée de presse de l'orchestre lui a réservé un après-midi complet d'entrevues avec une demi-douzaine de journalistes néerlandais intrigués par ce jeune chef cool, qui blague au sujet de sa petite taille, danse en dirigeant, ne porte jamais de queue de pie et refuse de jouer au despote avec les musiciens. «Comment on se sent de succéder au «grand» Gergiev?» demande la représentante d'un hebdo branché. «C'est une belle grosse responsabilité que j'assume avec enthousiasme», répond le maestro.

Deux jeunes producteurs de YouTube s'amènent et lui exposent leur intention de créer le premier orchestre symphonique du web. Ils veulent que le chef enregistre une pub pour promouvoir le projet. Il s'exécute sur-le-champ. Au suivant! Un journaliste qui pourrait être son grand-père entre et s'installe avec son MacBook sur ses genoux, transcrivant l'entrevue à mesure qu'elle se déroule. Sous ses dehors de sténodactylo, le monsieur connaît la musique. Il a écouté le CD de la Neuvième de Bruckner de Nézet-Séguin avec l'Orchestre Métropolitain et il veut que le chef commente la mesure 258! Pas de problème, répond le maestro. Plus tard, au sujet de son style collégial, le journaliste lance: «Vous savez très bien que vous ne pouvez pas être un des boys! Vous êtes le chef, alors à quoi vous jouez?»

«On peut avoir de l'autorité sans crier ni mettre son poing sur la table, vous savez», plaide poliment Yannick.

Le marathon dure quatre heures et demie sans pause. Je lui demande comment il va faire pour diriger le concert ce soir sans s'effondrer. «J'essaie de ne pas y penser», répond-il en soupirant.

Ce soir-là après le Händel, il a l'air effectivement au bord de l'effondrement. Pour ne pas aider les choses, c'est un lendemain de première. Le Beethoven, glorieux la veille, se déploie ce soir au ralenti comme si l'orchestre puisait ses dernières réserves d'énergie pour éviter de sombrer. À la fin, le public est debout et en redemande, mais le maestro est déçu. Il aurait voulu aller plus haut, plus loin avec les musiciens. L'intensité est une drogue dont il n'arrive plus à se passer.

Jour 5

Toujours en amour

Saint Nicolas et ses Maures sont arrivés à cheval ce matin à Rotterdam pour distribuer du chocolat aux enfants. Pendant que les habitants de la ville magasinent des cadeaux, Yannick fait une promesse d'achat sur un appartement en moins d'une heure. Il avait visité l'endroit une première fois et maintenant il veut régler l'affaire. Pourquoi aussi vite? «Pour le symbole et le message que cela envoie aux musiciens. Si j'ai un chez-moi à Rotterdam, c'est le signe que mon engagement envers cet orchestre est réel», explique-t-il. Juliette, la flûtiste, le confirme plus tard.

«Après Gergiev qu'on adorait, il fallait quelqu'un de complètement différent, qui nous fasse travailler, qui soit là pour nous et qui ne fasse pas que passer. Yannick l'a très bien compris. C'est notre rayon de soleil.»

Ce soir-là, au Doelen pour le dernier concert de la semaine, l'orchestre offre au maestro un Beethoven inspirant, inspiré, maîtrisé, impeccable. Cette fois, c'est vrai. La chimie entre ce petit homme et cet énorme orchestre, un brin rebelle, aussi informel que la ville qui l'a vu naître, est réel. «Toujours en amour?» lui ai-je demandé en route vers la sortie. Pour toute réponse, son visage s'est fendu d'un immense sourire qui se passe d'explications.

Épilogue

Le surlendemain, Nézet-Séguin quittait Rotterdam avec ses parents pour Berlin où il fit sensation en dirigeant le Deutsches Symphonie Orchester. Depuis, il a dirigé à Vienne, Londres, Paris et Philadelphie, récoltant chaque fois des critiques enthousiastes. Mais que les abonnés de l'Orchestre Métropolitain ne s'inquiètent pas. Yannick Nézet Séguin m'a assuré qu'il est toujours en amour avec l'orchestre qui l'a mis au monde et dont il a pris les commandes il y a neuf ans. Et même s'il ignore où le destin le mènera, il sait que peu importe où il sera, il ne se fera jamais prier pour revenir diriger à Montréal.

 

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