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Entrevue avec Daniel Bélanger

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Daniel Bélanger      ... (Photo Robert Mailloux, La Presse)

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Daniel Bélanger

Photo Robert Mailloux, La Presse

 

Alain de Repentigny
La Presse

«Je me suis rendu compte que chacun de mes albums réagissait au précédent», constate Daniel Bélanger dans la suite de l'hôtel où il nous rencontre pour parler de son nouvel album, Nous. Or, ce besoin de changement, de découverte, n'a jamais été aussi pressant qu'après L'échec du matériel. L'artiste s'explique.

Le nom de David Bowie est revenu souvent dans ma conversation avec Daniel Bélanger plus tôt cette semaine. Son nouvel album m'a rappelé le Bowie hyper créatif et déroutant des années 70, qui passait avec bonheur du glam-rock à la soul de Philadelphie. Il y a dans ce Nous beaucoup de soul, de rhythm and blues, de funk même, et ces nouvelles couleurs s'insinuent même dans les chansons les plus folk-rock. Le piano inventif de Martin Lizotte, dans Reste et Si l'amour te ressemblait, rappelle celui, délicieusement jazzé, de Mike Garson dans la chanson Aladdin Sane de Bowie. Et comme Bowie, Daniel Bélanger joue du saxophone sur plusieurs pièces de ce disque.

Chaque fois que je mentionne le nom de Bowie, Bélanger hoche la tête avec le sourire de celui qui tient à sa part de mystère. Puis au bout d'une demi-heure, alors que nous parlons de tout autre chose, il me lance: «C'est vraiment drôle que tu parles de David Bowie. Avant qu'on commence l'album, Jean-François (Lemieux, son complice essentiel) et moi, on s'échangeait de la musique et Bowie était là-dedans. Bowie, c'est très excitant pour un compositeur. Quand t'as 10 ans et que tu vois un artiste comme ça qui ne fait jamais la même chose, ça veut dire que tu peux faire plein d'affaires si c'est bien amené, si c'est fait généreusement.»

Le parallèle avec Bowie s'arrête là. Nous est du Daniel Bélanger à l'état pur. Son sens de la mélodie et son utilisation des voix - la sienne propre et celles de sa chorale d'artistes invités - cohabitent plutôt bien avec l'omniprésent groove et on reconnaît l'auteur aux textes ouverts qui aime tellement jouer avec les mots qu'il sent presque le besoin de s'en confesser -«Moi pour qui le calembour s'offre comme s'offre l'amour», chante-t-il dans L'équivalence des contraires (très Bélanger comme titre, en effet).

Dans Nous, Bélanger est revenu à ses habitudes, en ce sens qu'il porte davantage son regard sur l'individu que sur la collectivité ou plutôt, précise-t-il, «sur l'être humain en société et comment il réagit; le nous, il l'a à l'intérieur de lui-même». Ce n'est pas un hasard si ce nouvel album arrive à peine deux ans et demi après le sombre et somptueux L'échec du matériel.

«L'échec du matériel avait son propre monde, et je ne voulais pas rester sur cette impression-là pendant cinq ans, explique Bélanger. C'était toute une ambiance dont je ne te parlerai pas, disons que j'étais plus sérieux, tandis qu'avec le nouvel album, j'ai le goût de découvrir des trucs, les cuivres et la musique qui funke, même si ce n'est pas du funk. Mais c'est sûr que si on me dit "ah! il est funky ton album", je vais être très heureux.»

Tout en donnant des spectacles et en préparant ce nouvel album, Bélanger a trouvé le temps de composer la musique de la pièce de théâtre musicale Belles-soeurs à l'invitation de René Richard Cyr, puis celle de Paradis perdu, le spectacle écolo-musical de Dominic Champagne et Jean Lemire.

«Je me suis rendu compte qu'il y avait beaucoup d'heures dans une journée, beaucoup de jours dans une semaine et que je pouvais en faire plus tout en m'amusant, dit Bélanger-le-prolifique. Dans une discographie, je trouve toujours ça intéressant pour le fan d'en avoir plus; Elvis Costello peut lancer deux albums par année, et moi, je redécouvre ses vieux albums de 1983 que je ne connaissais pas, alors que des albums d'Harmonium, on souhaiterait en avoir huit!»

La musique noire

Daniel Bélanger a déjà confié qu'il s'était inspiré de la musique de Motown pour composer celle des chansons de Belles-soeurs, dont les textes ont été adaptés par René Richard Cyr à partir des monologues de la pièce de Michel Tremblay. Parce que Motown était la musique du milieu des années 60, mais aussi parce que Bélanger y voit une similitude entre deux douleurs: celle des Afro-Américains véhiculée de génération en génération par le blues, et celle des personnages de Tremblay qui ont aussi ce blues-là. Le compositeur précise qu'il n'a pas fait du Motown, mais il s'est senti interpellé par cette musique noire qui «rit même quand c'est dur».

«Un ami m'a dit que je faisais du blues, reprend Bélanger. Ce n'est pas du blues pur, mais j'ai des chansons qui sont bâties comme du blues. Je pense à Te quitter, sur Rêver mieux, qui est comme un blues parce que je répète des phrases. Aussi, j'ai remarqué que dans la musique des Afro-Américains, des Noirs, il faut que ça groove même dans les chansons tristes, les chansons profondes. C'est ce que j'aime et que j'ai essayé de transposer. Mais ce n'est pas de la musique noire, c'est un Blanc influencé par la musique noire.»

Bélanger a toujours été «plus naturellement» compositeur qu'auteur et il se fait plaisir en permettant à une chanson comme Reste de s'étirer sur deux minutes de plus que l'extrait remis aux radios. «Quand, en studio, tu écoutes Martin Lizotte au piano, tu te dis que ça va être impossible de couper deux minutes parce que c'est beau et c'est bon, explique-t-il. C'est la surprise de l'album, en fait: tu penses que la chanson est finie, mais elle continue.»

Nous est aussi un album de contrastes, jusqu'à l'intérieur d'une même pièce. Le toit du monde commence comme une chanson d'amour toute douce puis la guitare musclée se manifeste, annonçant les cuivres et le funk. «Le chaud et le froid, constate Bélanger. Ça s'est fait intuitivement. J'ai demandé à Jean-François, mon coréalisateur, si c'était correct que ma musique soit asymétrique. Oui, ne touche à rien, ça crée du mouvement, on ne sait pas où on s'en va et c'est très bien comme ça, qu'il a dit. La pop comme je la vois peut ne pas être régentée et prévisible.»

Guerre et amour

Dans Nous, amour rime avec guerre. Dans la chanson Reste, il est question de «guerre contre un canon de beauté». Plus loin, Bélanger chante «mais si l'amour te ressemblait, il y aurait bien plus de guerres» (Si l'amour te ressemblait). «L'amour est toujours innocenté dans tous les conflits, mais il peut aussi pousser à la guerre parce que chacun veut protéger les gens qu'il aime, dit l'auteur. Ça m'a beaucoup inspiré, je dirais que ce truc-là a été le catalyseur pour mes textes.»

Bélanger n'est pas toujours aussi transparent. Je pense justement à Te quitter qu'on a tous pris pour une chanson d'amour alors qu'il y parlait de sa relation avec la musique. Dans l'émouvante Tu peux partir qui clôt l'album, il pourrait aussi bien chanter l'affranchissement nécessaire d'un être aimé que le suicide. «Oui, mais tout est dans la manière», répond-il en reprenant le thème de cette chanson. Bélanger tient à cette zone de mystère, de liberté, indispensable au créateur, et qu'il trouve en chanson où, paradoxalement, tout doit être dit en quelques minutes. «Je remarque que la chanson est souvent dite dès la première phrase: "Le monde peut quitter le monde quand il veut". C'est complètement moi et pas tout à fait moi non plus, c'est ce qui m'inspire, qui me rend créatif.»

Bélanger aspire à une certaine profondeur dans ce qu'il fait de léger et tient à ce que son oeuvre ait plusieurs couches. «Je trouve que j'y arrive peu à peu avec cet album-là, dit-il. J'essaie de ne pas être figé dans ce que j'ai fait, je veux que les gens aient toujours hâte à ce qui s'en vient plutôt que de s'ennuyer de ce qui est passé.»

Après avoir passé l'essentiel des années 2000 en tournée, Bélanger veut faire une pause en 2010. Si les chansons de Nous doivent être la matière d'un spectacle un jour - ce qu'il dit souhaiter -, ça ne se fera pas avant le printemps 2011. «Mais j'imagine très bien le show pareil», conclut-il en éclatant de rire.

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