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Michaëlle Jean: «Dix fois plus, dix fois mieux»

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Les grandes entrevues

[ Actualité ]

Les grandes entrevues

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Michaëlle Jean: «Dix fois plus, dix fois mieux»

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Photo: Alain Roberge, La Presse

Alexandre Sirois
La Presse

L'élection de Barack Obama aux États-Unis n'a pas laissé Michaëlle Jean indifférente. Au cours d'une entrevue faite à Rideau Hall cette semaine, la première gouverneure générale noire du pays a souligné l'importance historique de la victoire du politicien démocrate. À quelques jours de son départ pour l'Europe, où elle effectuera une visite d'État dans quatre pays, elle nous a fait part de ses réflexions sur ce scrutin, mais aussi sur le racisme et les obstacles à franchir pour les membres des minorités culturelles. Elle s'est aussi prononcée sur l'avortement, la nation canadienne et son rôle de gouverneure générale. Rencontre avec une femme que le décorum n'a pas rendue moins passionnée. 

Q Le 27 septembre 2005, vous êtes devenue la première gouverneure générale noire du pays. Le 4 novembre dernier, Barack Obama est devenu le premier président noir des États-Unis. Ça vous a fait quoi, l'annonce du triomphe d'Obama?

R Je dois vous dire d'abord que, comme beaucoup de Canadiens et beaucoup de citoyens dans le monde, j'ai suivi cette campagne présidentielle américaine avec beaucoup d'intérêt. Parce que je sentais que pour les États-Unis, il y avait probablement là l'occasion de lancer un signal très fort à l'ensemble du monde.

Q On savait que ça allait être historique.

R On savait. Et pour ma part, évidemment, comme femme noire s'étant retrouvée dans cette situation au Canada au moment de ma nomination... Ça fait aussi partie des raisons pour lesquelles j'ai accepté ce poste. Ce que ça pouvait projeter comme espoir. J'y ai réfléchi longtemps. Et je me disais: pour beaucoup de gens, ça va signifier quelque chose. Quelque chose de très fort. C'est-à-dire la possibilité de se projeter, de rêver à quelque chose que tout pouvait donner pour impossible. Je crois que pour Barack Obama, c'est un peu une page d'histoire de ce type-là que les Américains ont la possibilité d'écrire. Ce pays a fondé sa prospérité sur un système ségrégationniste. Ce pays a bâti sa prospérité sur l'esclavage.

Q À cause des défis qu'il aura à surmonter et des attentes qui sont extrêmement élevées, n'est-il pas condamné à décevoir?

R Ne condamnons pas tout de suite. D'abord, il faut le laisser arriver en poste. (...) Et je crois qu'Obama aura le droit de commettre des erreurs. Obama sera aussi exposé à la critique et c'est normal. (...) Les minorités visibles, comme on dit - je déteste cette expression -, qui arrivent dans des positions où on ne les attendait pas, sont confrontées à un défi. On s'attend toujours à ce qu'ils fassent dix fois plus, dix fois mieux. Je sais. Je l'ai vécu. À Radio-Canada, je savais, en rentrant là, que je n'avais pas droit à l'erreur. Il fallait faire dix fois plus et dix fois mieux. Quand vous vous retrouvez là où on n'attend pas quelqu'un comme vous, on place la barre très, très, très haut.

Q Pensez-vous que le Canada et le Québec sont prêts pour un premier ministre noir?

R Je crois que quand on appartient à une minorité, on est constamment taraudé par cette question. (...) Quand je suis arrivée à Radio-Canada, et que le moment est venu où on commençait à me considérer comme quelqu'un qui pouvait animer le Téléjournal, il y a eu cette question qui s'est posée: est-ce que le public est prêt à recevoir quelqu'un qui lui donne son information et qui est de race noire?

Q Est-ce que la couleur de la peau est encore un obstacle dans l'univers politique canadien?

R Il n'y a pas une société au monde qui soit à l'abri du racisme. Qui soit à l'abri de l'intolérance. (...) Ce qui est important - et je trouve que nous vivons dans une société qui le permet -, c'est que nous nous posions constamment la question et que nous travaillions justement à faire avancer les mentalités.

Q Gregory Charles a reçu des menaces de mort en raison de son appui à Barack Obama. Est-ce que ça vous a surpris?

R Écoutez, de toute façon, il faut savoir que ces esprits-là existent. Cela dit, je suis une optimiste de nature parce que je crois en la capacité des êtres humains d'agir de façon intelligente. Et je crois toujours en la capacité d'agir sur les mentalités. Pour moi, c'est une espèce de modus vivendi. Quand j'étais journaliste, donc très visible à la télévision, je vous dirais qu'en 18 ans, sur des milliers de lettres, j'ai reçu six lettres extrêmement racistes. Agressives, même dans la calligraphie. Avec, oui, des menaces. Mais six sur des milliers, ça représente quoi? Ça représente quelques éléments dans une société. Et on n'est pas à l'abri de ça.

Q Quand quelqu'un comme Victor-Lévy Beaulieu vous traite de reine-nègre, ça vous offusque?

 

R Bien sûr que ça m'offusque. Bien sûr. Parce que d'une part, j'ai trouvé ça totalement gratuit. Je n'ai pas compris. J'ai beaucoup de respect pour l'écrivain qu'il est. Et je n'ai pas compris. En plus, dans le texte, quand on le lit attentivement (...) c'est une critique qui est totalement à côté de la personne que je suis. À côté même de l'exercice de mon rôle, à côté des gestes que je pose. À côté des valeurs que je défends.

Q Vous avez récemment pris une décision controversée : remettre l'Ordre du Canada à Henry Morgentaler, pour sa lutte pour le droit à l'avortement. Pourquoi? 

R Nous avons un comité aviseur avec des membres dûment nommés, qui examinent chaque candidature. (...) Je reçois les recommandations de ce comité. Et je considère que ce sont des gens qui prennent leur travail au sérieux, qui passent du temps à étudier et à éplucher les dossiers. Et qui, à un moment donné, me soumettent ça et me disent: voilà le choix de la prochaine séance d'investiture au sein de l'Ordre du Canada. Le docteur Morgentaler était un parmi, je pense, 70 autres.

Q Mais le choix final vous revient. Vous auriez pu dire non?

R J'aurais pu dire non.

Q Ça ne vous est pas venu à l'esprit?

R Ça ne m'est pas venu à l'esprit parce que je reconnais le sérieux et le travail de réflexion sur chaque dossier fait par le comité aviseur. Investis en même temps que le docteur Morgentaler, il y avait Louise Arbour, Jean Lemire et une quantité d'autres personnages qui, par leurs actions, par les risques qu'ils ont pris, par la force de leur conviction, ont fait avancer la société canadienne. Même parfois sur des positions qui peuvent être controversées et qui ne font pas l'unanimité.

Q Donc vous pensez que le docteur Morgentaler est un de ceux qui ont fait avancer la société canadienne?

R Écoutez, je l'ai investi au sein de l'Ordre du Canada, c'est sûr que c'est en reconnaissance de ce qu'il a accompli.

 

Q Stephen Harper s'est rapidement dissocié de cette décision, ça vous a déçue?

R C'est son choix. Il l'a fait. Il l'a fait publiquement. Et vous savez, ce qui est intéressant, c'est qu'il y a une complémentarité entre les rôles du chef du gouvernement et du chef de l'État - la gouverneure générale. Les rapports que j'ai avec le chef du gouvernement, c'est un dialogue constant.

Q Ces rapports, ils sont bons en général?

R Ils sont ce que doivent être les rapports d'un gouverneur général avec un premier ministre. C'est-à-dire: respect mutuel. Parce que c'est dans le respect de la démocratie. C'est la population qui choisit son gouvernement.

 

Q Parlons du lancement en France des festivités du 400e de Québec. Vous avez été la cible de nombreuses critiques. Vous avez notamment dit que vous souhaitiez faire du Canada «une authentique nation». N'avez-vous pas l'impression de vous être donné un rôle politique qui n'est pas le vôtre, comme l'ont dit certains critiques. Cette fois et peut-être à d'autres occasions depuis le début de votre mandat?

R Quand on est gouverneure générale, on a cette possibilité d'explorer ce pays de façon encore plus intense, plus nette. Ce pays est immense. La possibilité que j'ai de par mes fonctions, c'est de le parcourir de fond en comble.

 

Q Mais vous êtes-vous donné un rôle politique qui n'est pas le vôtre?

R Pourquoi? Dans quel sens? D'abord il faut comprendre mon rôle. Mon rôle c'est vraiment d'être un catalyseur. Une autorité morale, qui se porte aussi garante de la bonne gouvernance dans ce pays. (...) Et en même temps, ce que le gouverneur général fait, c'est qu'il peut aussi être celui qui consolide le lien social. Quand je parle d'une nation authentique... Ce journaliste avait fait référence au fait que dans le (quotidien) Globe and Mail, on demandait aux Canadiens : dans votre esprit, qui sont les nation builders (les bâtisseurs de la nation) ? À ce moment-là, pour beaucoup de Canadiens, j'apparaissais comme une nation builder. Ce journaliste était parti de ça. Mais je suis très consciente que le Canada est formé de nombreuses nations.

 

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