«Je vis sa dernière campagne comme député provincial», ai-je laissé tomber devant l'attaché de presse du premier ministre, Hugo D'Amour, au cours d'une conversation à bâtons rompus. Ce dernier a sursauté.
«Vraiment? Qu'est-ce qui t'amène à penser ça», s'est-il empressé de relancer, curieux d'entendre mon commérage.
«Rien. Rien d'autre que mon p'tit doigt», ai-je répondu sans chercher à défendre davantage mon assertion.
Rien de particulier, sauf la conviction profonde qu'au terme du présent mandat, dans quatre ou cinq ans, le député de Sherbrooke aura lui-même le sentiment d'avoir fait le tour du jardin à Québec. Cela fera déjà quinze ans qu'il est arrivé en politique provinciale et dix qu'il dirige la province. Après avoir évalué placidement et lucidement les probabilités d'une quatrième victoire de son parti, personne n'aura à le pousser vers la sortie.
Et puis, il y a toujours l'option fédérale...
Cette fenêtre, que le principal intéressé n'a jamais réellement fermée, est grande ouverte depuis que M. Charest a repris le plein contrôle de la gouvernance du Québec, défi que son homologue fédéral Stephen Harper, lui, a été incapable de relever.
La demi-victoire de l'automne dernier a fragilisé M. Harper et ne lui laisse plus le choix: s'il ne livre pas un gouvernement majoritaire aux conservateurs au terme de la prochaine élection fédérale, il devra partir pour éviter le désaveu de son parti.
Arrêtez-vous un instant pour y penser: quel politicien serait le mieux placé pour recueillir au Québec les sièges qui manquent au Parti conservateur du Canada pour s'ancrer à Ottawa et piller les fortifications libérales que Michael Ignatieff s'emploit à reconstruire?
/////
Le nom de Jean Charest refait surface chez les bleus à Ottawa. Le premier ministre du Québec coprésidera les célébrations partisanes du 25e anniversaire du premier gouvernement de Brian Mulroney.
M. Charest doit bien cela à M. Mulroney, celui qui a lancé sa carrière. Comme plusieurs, le jeune Charest est arrivé en politique sur la queue de manteau de son chef, en septembre 1984.
N'empêche, le chef du gouvernement québécois aurait sûrement hésité à avouer et afficher la même loyauté envers M. Mulroney s'il avait risqué de se mettre à dos un premier ministre en position dominante à Ottawa. Stephen Harper se sait tellement vulnérable qu'il n'a même pas le loisir de rouspéter!
Bien qu'il ait maintes fois pris ses distances de Brian Mulroney, le chef conservateur a cautionné avant-hier dans la région de Thetford Mines que Jean Charest soit l'une des têtes d'affiche du «club des anciens». Au risque que cette visibilité lui fasse ombrage et ne l'affaiblisse davantage.
Certains conservateurs sont restés amers envers le premier ministre Charest, n'ayant pas digéré son attitude de fermeté lors de la dernière campagne fédérale. M. Charest était en mode survie l'été dernier. Il devait d'abord sauver sa peau. Or, il n'y a pas plus rentable que le renforcement de l'identité québécoise à la veille d'une élection provinciale...
Depuis, le député de Sherbrooke a non seulement repris le volant de sa province, mais il est dans une situation plus qu'enviable pour suivre ce qui se passe sur l'échiquier politique canadien. Il est en position d'aider qui il veut comme il veut.
La dualité remontant à ses années passées à la Chambre des communes, M. Charest n'a pas d'affinités naturelles avec les libéraux fédéraux. Qu'aurait-il à gagner à se rapprocher d'un Denis Coderre ou de ses autres rivaux d'autrefois?
Il est par contre dans une position pour réclamer au nom du Québec, et obtenir de Stephen Harper en échange d'un coup de pouce subtil. Chose certaine, M. Harper, lui, ne peut plus se permettre le luxe d'un autre braquage avec le gouvernement Charest au cours de son ultime bataille.
Car s'il la perd - ce qui sera le cas même avec l'élection d'un troisième gouvernement conservateur minoritaire -, M. Harper sera le seul à porter le blâme. Dans pareil cas, plus personne ne pourra plus tenir rigueur à Jean Charest et les bonzes conservateurs tenteront de le ramener en héros à Ottawa. Advenant que Stephen Harper reste, le premier ministre québécois aura tout de même augmenté sa cote d'influence, mention utile dans le curriculum vitae d'un politicien qui s'approche de la sortie.
Jean Charest s'est toujours montré attentionné envers ceux qui lui sont loyaux. Ses députés, ses conseillers et ses organisateurs de longue date peuvent en témoigner. La «tempête Bruno Fortier» n'a pas rompu les liens entre les deux hommes. Leurs relations sont simplement plus discrètes.
Sans douter un instant de la loyauté du premier ministre québécois envers son parrain politique, ce flirt de Jean Charest avec le passé n'est pas le fruit du hasard. C'est un positionnement habilement orchestré.
Des fois que...












