Cette possibilité s'était estompée avec la désignation par Obama, en juillet 2008, du sénateur Joe Biden comme colistier. Après tout, les primaires avaient représenté une lutte acharnée de tous les instants. Mme Clinton ne s'était retirée qu'à la toute fin et non sans une certaine amertume qui menaçait de diviser le parti démocrate. Qui aurait pu penser alors qu'elle émergerait, six mois plus tard, comme une figure dominante de l'administration Obama?
Toutefois, les Clinton ont su rapidement dépasser l'animosité générée par les primaires et ont fait campagne vigoureusement pour assurer l'élection de Barack Obama. En dépit de cela, Mme Clinton semblait destinée à poursuivre sa brillante carrière de sénatrice. Elle avait su se démarquer au sein du sénat américain. Elle s'était imposée dans un monde dominé par les hommes grâce à sa grande intelligence, sa connaissance approfondie des dossiers, sa vaste expérience, ses standards éthiques très élevés, ses qualités de leadership et sa large habileté à travailler dans une approche non partisane.
D'ailleurs, plusieurs furent plutôt surpris d'apprendre que le nouveau président avait offert le poste le plus prestigieux de son administration, celui de secrétaire d'État, à Mme Clinton. Cette dernière a beaucoup hésité avant d'accepter, car la politique étrangère était un secteur où les deux avaient montré durant les primaires les plus fortes divergences. Elle avait alors exigé de pouvoir rencontrer le président sur une base quotidienne, toutes les fois qu'elle le jugerait nécessaire. En contrepartie, elle a accepté d'oublier ses ambitions personnelles et de placer toute son influence au service de la nouvelle administration.
Comme Mme Clinton est une femme de caractère, habituée à se démarquer, certains craignaient alors qu'elle cherche à voler la vedette au président dans la réalisation de ses responsabilités. Tout le contraire s'est produit. Les deux ont développé une relation harmonieuse qui ne s'était pas vue entre un président et un secrétaire d'État depuis la Deuxième Guerre mondiale. Leur complicité est plus grande encore que celle qui existait entre Nixon et Kissinger. Jusqu'ici, elle a laissé le président définir les grandes lignes de la politique étrangère américaine et, en bon soldat, elle s'est attardée à en assurer la réalisation. D'ailleurs, un peu surprenant dans le monde étriqué de Washington, aucune rumeur ne circule quant à l'existence entre les deux d'une lutte de pouvoir ou de disputes sur des principes de base.
Pourtant le défi était de taille pour Mme Clinton. Comment s'imposer sans faire de l'ombre au président ? Comment passer outre à l'influence de son mari et donner une touche personnelle à la politique étrangère américaine ? Elle a réussi à relever ces deux défis avec brio. Pour ce faire, elle doit marcher sur une ligne fine et démontrer beaucoup de contrôle. Ne cherchant pas à voler la vedette, elle a adopté une approche équilibrée qui la rend encore plus efficace. Elle est ainsi devenue une avocate infatigable de la promotion de l'intérêt national américain tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays.
La contribution de Mme Clinton à l'équipe Obama est d'autant plus importante qu'elle a su maintenir des liens étroits avec ses anciens collègues du Congrès et qu'elle travaille en concertation avec les autres membres de l'équipe de la sécurité nationale américaine. D'ailleurs, elle maintient des liens étroits non seulement avec le vice-président Biden, en qui elle aurait pu percevoir un rival dans la définition de la politique étrangère, mais elle n'hésite pas à consulter les autres membres de l'administration. Elle déjeune régulièrement avec Robert Gates, secrétaire à la défense, James Jones, président du Conseil de sécurité national, et Leon Panetta, directeur de la CIA.
Ce faisant, Mme Clinton a su articuler sa propre approche tout en restant loyale au président. Elle a pu ainsi s'imposer sur la scène internationale et consolider sa position comme un joueur incontournable de la politique extérieure américaine. Passant outre à l'unilatéralisme de l'administration Bush, elle propose une approche à petits pas basée sur la concertation. Que ce soit dans les dossiers de guerres en Irak et en Afghanistan, de la prolifération des armes nucléaires, du terrorisme ou de l'environnement, les États-Unis apparaissent sous sa direction comme faisant partie de la solution et non du problème.
Depuis six mois, la politique étrangère américaine a entrepris un virage important. Il s'agit du seul secteur où les Américains sont tous d'accord pour accorder une note élevée à la nouvelle administration. Mme Clinton en est largement responsable. D'ailleurs, les Américains le reconnaissent en lui accordant dans les sondages une note très élevée sur sa performance. Même les représentants et sénateurs républicains se montrent élogieux à son égard.
En s'appliquant loyalement et intelligemment à gérer au quotidien les dossiers de la politique étrangère américaine, Mme Clinton permet au président Obama de consacrer la presque totalité de ses énergies aux problèmes intérieurs, soit la relance de l'économie, la réforme de la santé et l'adoption d'une politique environnementale nationale. Le fait que le président Obama soit allé chercher Mme Clinton démontre toute la confiance qu'il a en ses propres talents. Il a su former une équipe de rêve.
Gilles Vandal est professeur titulaire à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke.
NDLR - La Tribune accueille dans ses pages éditoriales quatre universitaires chevronnés qui, à tour de rôle chaque semaine, analysent l'actualité sous divers angles. Politique américaine, économie, environnement et immigration sont les grands thèmes retenus.











