Le paradis et l'enfer

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Le paradis et l\'enfer

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Dennis De Young

archives La Tribune

André Laroche
La Tribune

Dennis DeYoung se souvient très bien de son passage humide au Woodstock en Beauce, l'été dernier. Faisant fi d'une forte pluie froide, des milliers de quadragénaires en bottes de caoutchouc étaient demeurés devant la scène pour voir chanter le compositeur de la trame sonore de leurs années de polyvalente.

Non seulement les festivaliers n'avaient pas laissé seul l'ex-chanteur de Styx sous l'orage, mais ils l'avaient accompagné en choeur dans les refrains de Come Sail Away, Don't Let It End ou encore Suite Madame Blue. Question de réchauffer (un peu) l'ambiance, ils avaient allumé leurs briquets pour Babe.

 

«La météo était merdique (scrappy). Moi-même, je ne serais pas demeuré là pour m'entendre chanter», avoue DeYoung lors d'un appel de sa résidence de Chicago, après avoir confié que l'admiration de ses fans québécois ne s'avère plus une source d'étonnement pour lui. C'est grâce à eux si, malgré la soixantaine maintenant bien entamée, il peut encore se targuer d'entasser des disques platine. C'est ce qu'il appelle, dans le livret de son dernier album, le «miracle canadien».

«Il y a trois ou quatre ans, j'aurais été surpris que les Québécois se souviennent de moi et qu'ils apprécient encore ma musique. Mais j'ai compris que lorsqu'ils aiment une fois, ils aiment pour toujours. C'est rafraîchissant et je l'apprécie», affirme-t-il sans mièvrerie.

«Je n'aurais jamais cru qu'à mon âge, je ferais encore des disques, que des gens viendraient encore m'entendre chanter et que mes chansons deviendraient des numéros un. Si ce n'est pas un miracle, je ne sais pas ce que c'est», ajoute-t-il.

Ligues mineures

Le succès au Québec de son album 100 Years From Now a convaincu une maison américaine de tenter un lancement aux États-Unis, en avril dernier. Bien sûr, la chanson-titre n'est pas demeurée un duo avec Éric Lapointe sur la version américaine. Après avoir vainement cherché un autre duettiste, DeYoung a acquiescé à la demande de son distributeur de chanter seul.

Même s'il s'est plié à 65 entrevues radiophoniques et à la tournée des émissions du matin, DeYoung demeure lucide. Son album risque de passer inaperçu au sud du Québec. Mais il prend la chose avec philosophie. «Paul McCartney et les Rolling Stones ont de la difficulté à faire jouer leurs chansons aux États-Unis. Je ne crois pas être différent d'eux», dit cet ancien leader d'un groupe demeuré dans les ligues mineures du rock dans son pays.

En effet, malgré des albums triple platine à répétition entre 1977 et 81, Styx n'a jamais pu se défaire de son étiquette de «groupe de première partie» au profit de Kiss et autres Journey de même acabit. Ses premiers albums, très hermétiques, fusionnaient la musique classique et le théâtre musical pour accoucher d'un rock pompeux très complexe. Un fait peu connu, DeYoung a d'ailleurs enregistré une version rock de Fanfare for The Common Man en 1972, cinq ans avant ELP.

De l'accordéon au rock

«J'ai appris la musique par l'accordéon (l'instrument le plus populaire aux États-Unis dans les années 1950). Mon voisin jouait de l'accordéon et ma mère italienne adorait ça. Quand on est un fils d'Italienne, on doit jouer de l'accordéon, c'est la loi», raconte DeYoung, pince-sans-rire, dans une vidéo diffusée sur le site ArtistsHouseMusic.org.

C'est donc par l'accordéon qu'il sera initié à la musique classique. Mais avec les années 1960 arrivent les claviers électroniques, beaucoup plus modernes pour un musicien d'une vingtaine d'années. Il s'initie d'abord aux orgues Farfisa, puis au Hammond B-3 avant de toucher un piano pour la première fois. Il avait 27 ans. Il compose alors la chanson Lady, qui deviendra le premier hit du groupe.

«À partir de 1978 (l'album Pieces of Eight), j'ai écarté tous les éléments classiques et j'ai dirigé le groupe dans une direction différente», se remémore DeYoung. Une direction artistique, mais aussi politique, avec des thèmes toujours plus sombres d'album en album.

Déclin de l'empire

Paradise Theater (1981), le plus grand succès commercial de Styx, s'avérait une métaphore du déclin américain observé et dénoncé par DeYoung. L'album suivant, Kilroy Was Here (1983), composé dans les premières années du règne Reagan, évoque un monde dictatorial où même la musique est interdite.

«Je crois que Suite Madame Blue (ndlr: composée en 1975 pour le bicentenaire des États-Unis

fut ma première chanson à propos de mes sentiments face à mon pays», explique celui qui se définit d'emblée comme un vrai patriote. «Selon moi, les États-Unis doivent être le plus grand pays de la Terre pour montrer la voie du monde libre. À cette époque, on venait de sortir de la guerre du Vietnam et du Watergate. Là, j'avais le sentiment que ce pays avait perdu sa voie.»

«Je sais qu'au Québec, on croit que Suite Madame Blue parle d'une femme âgée, autrefois belle, qui évite désormais de se regarder de trop près dans le miroir. Mais cette histoire est une métaphore», précise-t-il.

Déplorant le manque de sens commun de la classe politique américaine, le citoyen DeYoung garde tout de même ses distances devant les appels à la tolérance et au partage des richesses de son nouveau président. Tout n'est pas si simple, prévient-il.

Pragmatique

«Barack Obama est plus libéral que moi. Les humains sont capables de grandes actions de générosité, mais aussi de gestes diaboliques. Ne pas le reconnaître, c'est manquer de réalisme et de pragmatisme. On ne peut pas être gentils avec tout le monde», déclare l'ancien professeur de high school, le ton sentencieux, écorchant au passage l'idéalisme romantique de John Lennon.

«Lennon chantait Give Peace A Chance, mais il était incapable de s'entendre avec les trois autres gars de son groupe», rappelle cet homme «spirituel, non religieux», depuis toujours inspiré par cette dualité de l'Homme. Le choix du nom Styx, cette rivière de la mythologie grecque qui coule de l'enfer vers le paradis, n'est pas anodin.

«Chaque matin, on doit se rappeler qu'un homme peut se glisser dans notre maison pour tuer notre famille», glisse le compositeur.

Malgré ce réalisme déprimant, DeYoung se dit optimiste devant l'humanité. «C'est ce dont je parle dans la chanson 100 Years From Now. Est-ce que les êtres humains peuvent apprendre à pardonner et à vivre en paix?» s'interroge-t-il tout en se défendant de montrer l'exemple.

Faut-il préciser qu'il n'a gardé contact avec aucun membre original de Styx depuis les dix dernières années?

Théâtre et symphonie

Depuis la dernière séparation du groupe à la fin des années 1990, DeYoung peut mieux s'adonner à sa passion du théâtre musical et à l'orchestration symphonique. En fait, il a travaillé sur sa propre mouture du Bossu de Notre-Dame à partir de 1993, alors qu'il a incarné 200 fois Pilate dans une tournée de Jesus Superstar. La première a finalement eu lieu l'an dernier à Chicago. Il se penche maintenant sur l'adaptation de Les 101 dalmatiens.

Quant aux spectacles symphoniques de Styx, ce n'est pas son idée, se défend-il. C'est Tim Orchard, directeur du Théâtre Rosemont de Chicago, qui l'a convaincu du concept. «Il a payé les arrangements, l'orchestre de 50 musiciens, tout.» Le DVD du spectacle a reçu la certification triple platine.

DeYoung présentera un spectacle beaucoup plus léger, samedi prochain à Sherbrooke et le lendemain à Drummondville: quatre musiciens avec des instruments acoustiques.

«Je serai au piano, alors que Glen Burtnik (ex-Styx pour les albums Edge of the Century et Cyclorama

sera à la guitare acoustique avec Jeff Watson (Night Ranger). Hank Horton sera à la basse», énumère DeYoung qui ne présentera ce spectacle qu'une douzaine de fois cette année. «Habituellement, je parle beaucoup pour présenter les chansons. Mais là, j'ai un problème car mon français est minimal.»

Question de se faire pardonner, il a demandé au chanteur Jean Ravel (Rock Story

de venir chanter la partie française du duo 100 Years From Now. Et ce n'est qu'après avoir été rassuré à propos de l'état de santé d'Éric Lapointe qu'il a raccroché. DeYoung sait prendre soin des Québécois.

DISCOGRAPHIE

Styx (sans Dennis DeYoung)

2005 The Big Bang Theory

Styx

2003 Cyclorama

1999 Brave New World

1990 Edge of the Century

1983 Kilroy Was Here

1980 Paradise Theater

1979 Cornerstone

1978 Pieces of Eight

1977 The Grand Illusion

1976 Crystal Ball

1975 Equinox

1974 Man of Miracles

1974 The Serpent Is Rising

1973 Styx II

1972 Styx

Carrière solo

1994 10 on Broadway

1989 - Boomchild

1986 Back to the World

1984 Desert Moon

 

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