D'un côté, nous avons les membres de nos gouvernements qui affirment que la pauvreté diminue et certains partis d'opposition et groupes de pression qui crient au scandale social face à la paupérisation de notre société. Pourquoi autant de confusion face à une question aussi importante? Cette confusion s'explique grâce à deux facteurs. Le premier est que le phénomène de pauvreté est complexe et son analyse impose un jugement subjectif; le deuxième est l'utilisation d'indicateurs inappropriés.
Il y a plusieurs problèmes associés à la mesure de la pauvreté. Premièrement, il est difficile de déterminer le ou les critères pour distinguer le pauvre du non-pauvre. Devrions-nous choisir un niveau de revenu? Ou bien la valeur d'un panier de biens et services de bases? À cette question, il n'y a pas de bonne réponse. Est-ce mieux d'utiliser un seuil relatif (proportion sous la médiane
ou un seuil absolu (niveau de revenu)? Pour ce point, la majorité des analystes préfèrent utiliser le seuil absolu, car il permet de comparer la situation entre région/province/pays alors que le seuil relatif est plutôt un indicateur d'inégalité que de pauvreté.
Deuxièmement, il y a le problème associé à la variable qui servira à approximer le bien-être des ménages et des individus (revenu brut, revenu disponible ou dépenses). Finalement, l'agrégation des individus présente aussi un défi important. Pour passer de l'individu au ménage, il faut choisir une façon d'additionner les membres du ménage. Est-ce qu'un bébé d'un an requiert le même revenu qu'un adolescent ou qu'un adulte pour ne pas être pauvre? À ce niveau, plusieurs méthodes sont utilisées, mais le choix laisse une place importante à la subjectivité.
Dans ce contexte, les choix faits pour analyser l'évolution de la pauvreté peuvent déterminer le résultat final. De ce fait, un gouvernement au pouvoir demandera à ses fonctionnaires d'appliquer toutes les méthodes et il utilisera les résultats qui lui seront les plus favorables. Un groupe d'intérêt qui profite d'un contexte où la pauvreté augmente aura tendance à utiliser les indices qui donnent des résultats défavorables. D'autres, comme certains intervenants, vont utiliser des faux indicateurs de pauvreté telle que la fréquentation de la soupe populaire, le PIB/habitant, etc.
Une analyse exhaustive de la pauvreté au Québec et au Canada par mes collègues Jean-Yves Duclos et Sami Bibi de l'Université Laval montre que la nouvelle évoquant une baisse marquée de la pauvreté au Québec depuis 10 ans est valide et robuste. Dans leur travail, ils ont appliqué différentes méthodes de calculs des indices de pauvreté et, dans tous les cas, il y a une baisse d'au moins 10% de la pauvreté depuis 10 ans. Avec certaines méthodes, la baisse est autour de 45%.
Une fois que nous avons fait ce constant, il y a la question de savoir ce qui est à l'origine de cette baisse. Il y a deux mécanismes qui peuvent contribuer à réduire la pauvreté. Le premier est d'augmenter l'activité économique et le deuxième est de redistribuer la richesse vers les pauvres (à travers des programmes de transferts directs où des programmes sociaux). Le gouvernement québécois attribue la baisse à ses politiques de redistribution, mais d'autres institutions comme l'Institut économique de Montréal affirment que la croissance économique est à l'origine de la baisse.
Les résultats de Duclos et Bibi semblent montrer que la croissance économique a beaucoup contribué à réduire la pauvreté au Canada et au Québec et que la performance du Québec n'est pas la plus reluisante au Canada (comme l'affirment certains au Québec). Toutefois, cette question de décomposition de la contribution de la croissance et la redistribution mérite plus d'analyses.
Revenons à la nouvelle concernant l'Estrie qui s'appauvrit. Cette nouvelle utilise un concept microéconomique (la pauvreté) en l'associant à une variable macroéconomique (le PIB/ habitant). Le revenu disponible par habitant a progressé de 3% par année entre 2004 et 2008. À ma connaissance, aucune analyse de pauvreté n'a été effectuée ces dernières années en Estrie, mais je suis convaincu que les tendances de baisse de pauvreté observées au Canada et au Québec depuis 1995 se sont aussi réalisées en Estrie (peut-être de manière moins forte).
Sauf erreur, aucune juridiction au monde avec une telle croissance des revenus sur une longue période n'a connu des hausses de pauvreté. Dans ce contexte, nous observons généralement une augmentation des inégalités conjointement à une baisse de la pauvreté. L'abolition de programmes sociaux ou la réduction de leur générosité peut atténuer les baisses de pauvreté, mais ceci n'a pas été le cas au Québec et en Estrie...
Mais nous pourrons revenir sur la faiblesse du revenu moyen en Estrie comparé à la moyenne québécoise dans une autre chronique.
Luc Savard est directeur du GREDI
(Groupe de recherche en économie et
développement international professeur agrégé
au département d'économique à la Faculté d'administration
de l'Université de Sherbrooke.
NDLR - La Tribune accueille dans ses pages éditoriales quatre universitaires chevronnés qui, à tour de rôle chaque semaine, analyseront l'actualité sous divers angles. Politique américaine, économie, environnement et immigration sont les grands thèmes retenus. Cette semaine, le professeur d'économique Luc Savard pose un regard économique sur l'immigration.









