Mais de quoi parle-t-on? Est-ce que les cultures ou les religions ont une vie singulière? Certes non, dans tous les cas ce sont des hommes, des femmes, des jeunes, des adultes et des aînés qui les portent et les font vivre. Ce sont aussi ces hommes et ces femmes qui, individuellement ou en groupe, transforment les cultures, les bricolent au fur et à mesure des conjonctures et les amènent à se développer. Les cultures changent au cours de l'histoire et aussi grâce aux contacts qu'il y a de plus en plus entre les pays et entre les personnes. On ne peut donc pas parler de rapprochement des cultures et des religions sans parler de rapprochement entre les hommes et les femmes qui les portent et les transforment.
Il est même dangereux de concevoir les cultures ou les religions comme un uniforme général que les peuples porteraient obligatoirement selon leur lieu de naissance. Au contraire, chacun vit sa culture et sa religion à sa façon, selon sa propre histoire, son parcours de vie, les rencontres faites etc...
C'est pourquoi les immigrants présents dans nos régions peuvent représenter un beau vecteur de rapprochement entre des pays et des cultures très éloignés géographiquement. Pour cela il est important de favoriser des moments de rencontre, de connaissance mutuelle, des moments aussi où on se sent reconnu et valorisé dans ses différences mais aussi dans ses ressemblances, dans ses traditions et dans ses transformations.
Comment faire ce rapprochement?
Depuis une quinzaine d'années, dans notre région, des activités qui valorisent les rencontres entre les immigrants et les locaux sont organisées par divers organismes communautaires multiethniques. Il s'agit de fêtes, de forums, de repas, de réunions, d'événements parfois ponctuels, souvent peu coûteux, mais qui tissent un réseau interculturel qui peut continuer à se développer. Ce sont souvent les immigrants eux-mêmes, parfois de longue date, parfois arrivés depuis peu, qui les initient et s'y investissent, bénévolement. Les associations et communautés de divers pays d'origine présentes en Estrie en sont les premières porteuses et n'ont pas attendu les consignes de l'ONU pour tenter ces rapprochements. Par contre on peut noter plusieurs éléments qui freinent ces initiatives.
Le premier est le peu de financement accordé à ce type d'activités. En effet le ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles finance des services d'accueil et d'installation mais très peu des activités qui sont vues comme culturelles. C'est comme si ces activités ne favorisaient pas l'intégration. De plus comme pour tous les organismes communautaires, ce sont de plus en plus les services qui sont financés et peu les activités autonomes.
On assiste alors à une professionnalisation dans les organismes communautaires visant les immigrants qui, par ces subventions, doivent d'abord assurer leur survie et celle de leur personnel. Quelques immigrants actifs dans le communautaire vont ainsi être happés par cette dynamique et de fait avoir un apport moindre auprès des communautés d'accueil et d'origine. De manière générale les immigrants sont vus comme ayant des problèmes à résoudre, des services à recevoir, mais pas comme des acteurs dynamiques du rapprochement interculturel.
Un seul programme de financement des activités de rapprochement interculturel existait au ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles, il est maintenant supprimé et remplacé par un programme permettant de financer des projets sur la pauvreté, la violence conjugale et les discriminations. Plus rien pour les projets de connaissance-reconnaissance entre peuples, cultures, religions...
Autre frein: la participation des habitants natifs du Québec est trop faible dans ces activités et on y retrouve souvent les mêmes déjà bien au fait des réalités culturelles des immigrants. Pour se rapprocher, il faut être plusieurs et il faut que tous fassent des pas les uns vers les autres, aient envie de se connaître et s'intéressent à la vie des autres. Si les activités de spectacle attirent les populations locales, celles qui les mettent en interaction directe avec les autres, différents, sont beaucoup moins fréquentées. Alors ces activités ont sûrement besoin d'être renforcées, soutenues et rendues visibles plutôt que supprimées...
Un dernier frein, c'est sans doute le manque d'ambition de nos collectivités locales face au rapprochement entre les cultures et les religions. La région de Sherbrooke reçoit des immigrants de tous les continents et de pays multiples aux cultures millénaires, avec des langues diversifiées et des religions ancrées dans l'histoire. Quel beau terrain d'exploration et de rapprochements interculturels! Pourquoi ne pas bénéficier de ces immigrants pour créer des échanges culturels et sociaux avec leurs régions d'origine? Après la Seconde Guerre mondiale, les pays européens qui avaient été en conflit ont décidé de se rapprocher pour créer une Europe unie. Les villes françaises sont toutes jumelées avec des localités allemandes, autrichiennes, anglaises, espagnoles, tchèques etc... Ces jumelages facilitent les échanges internationaux, mais aussi les projets communs.
Pourquoi ne pas jumeler nos villes avec celles d'où viennent nos immigrants? On pourrait faire des échanges scolaires et sportifs, faciliter le commerce équitable entre ces régions, faire des spectacles communs et développer des médias transnationaux? Le rapprochement ne serait plus théorique, mais réel et concret.
Et profitons pour cela de l'année 2010 qui est aussi proclamée Année internationale de la jeunesse. Les jeunes qui vivent chez nous, sont porteurs de ces bouillons de cultures et tout prêts à s'engager dans des projets d'avenir. Soutenir ces initiatives dépend de la volonté politique locale, régionale et nationale tout autant qu'internationale!
Michèle Vatz-Laaroussi
est spécialiste de l'immigration en région
et chercheuse membre de
l'Observatoire de l'immigration
dans les zones à faible densité d'immigrants.
La Tribune accueille dans ses pages éditoriales quatre universitaires chevronnés qui, à tour de rôle chaque semaine, analysent l'actualité sous divers angles. Politique américaine, économie, environnement et immigration sont les grands thèmes retenus.










