Qui fait l'interculturel au Québec?

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Gérard Bouchard et Charles Taylor, lors des audiences de la... (Archives La Presse)

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Gérard Bouchard et Charles Taylor, lors des audiences de la commission sur les accommodements raisonnables.

Archives La Presse

La Tribune

On apprenait dernièrement que Gérard Bouchard, de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, voulait relancer le débat sur l'intégration des immigrants et sur le modèle que le Québec devrait mettre en place pour assurer le respect entre les différentes communautés.

 

Cette nouvelle a inquiété plusieurs immigrants installés au Québec. Non pas parce qu'ils ne veulent pas s'intégrer mais bien parce que le dernier débat les a souvent placés en position d'accusés dans les discussions publiques et parce que plusieurs, en particulier les musulmans, ont vu les préjugés à leur égard grandir. Alors ils n'ont pas vraiment envie d'être encore obligés de justifier leur religion, leur culture, leur histoire, leur projet migratoire et leur intégration, le tout sans être vraiment écoutés!

Pourtant le débat voulu par Bouchard devrait porter sur le modèle interculturel, vu comme spécifique au Québec et combinant l'accueil de la diversité et le respect des valeurs communes: «Une action basée sur l'ouverture aux autres, sans toutefois nier l'importance de l'héritage du Québec!» Il n'y aurait donc pas vraiment de craintes à avoir!

En fait on peut penser que c'est dans la définition de l'interculturel que le bât blesse et en particulier on doit se demander qui sont les principaux acteurs de l'interculturel au Québec.

En effet du côté de la société d'accueil, on a tendance à voir l'interculturel comme l'action des natifs, des locaux, de ceux qui accueillent et qui, le temps de l'adaptation des nouveaux arrivants, vont les accompagner dans leur nouveau monde. Ce sont le plus souvent des professionnels ou encore des employés des organismes interculturels qui vont faire ce travail d'acceuil et d'installation. Un certain nombre de bénévoles québécois vont aussi se lancer dans l'aventure et côtoyer de nouveaux venus, de nouvelles langues, de nouvelles cultures et de nouveaux modes de vie selon la provenance des personnes rencontrées.

Mais qu'en est- il pour les immigrants? Pour eux l'interculturel est quotidien dès l'arrivée dans leur nouvelle société et même avant, lorsqu'ils prennent la décision de partir. Tout est nouveau: la langue, la façon de vivre, l'alimentation, les horaires, les vêtements, le climat, la religion, la façon d'être entre amis, entre collègues, entre hommes et femmes et bien plus encore! L'interculturel, ils le vivent dans leur recherche d'emploi, de logement, dans leurs démarches pour inscrire leurs enfants à l'école et même pour magasiner. Ils ne sont pas les professionnels de l'interculturel mais ses acteurs quotidiens et ils développent des compétences interculturelles qu'on ne peut apprendre en dehors de cette situation d'immigration.

Les Québécois qui ont quitté leur région et immigré durant quelques temps dans d'autres pays connaissent bien ce parcours de l'interculturalité quand on est «le» différent!

L'interculturalisme se vit donc, pour les uns comme une action sociale, une politique, voire une intervention, alors que pour les autres, c'est un passage obligé du quotidien, seul garant de la survie individuelle et sociale dans un nouveau milieu. Plus encore l'interculturel, c'est la principale découverte qu'on fait dans l'immigration et on s'y découvre aussi soi même différent.

L'interculturel comme une mission

Mais cette différence va plus loin et permet de comprendre pourquoi les immigrants sont très présents dans la vie interculturelle locale alors que les natifs sont souvent plus frileux à y participer. Pour les Québécois, le bénévolat est une tradition mais aussi une activité qui doit trouver sa place limitée dans leur emploi du temps professionnel et familial chargé.

Par contre nombreux sont les immigrants, nouveaux et anciens de toutes origines, qui en plus de leur vie quotidienne, vont organiser des rencontres interculturelles, participer à des associations ethniques et multi-ethniques ou faire des projets interculturels. Ils vont parler de leur parcours, de leur culture, de leurs difficultés et de leur religion à l'école de leurs enfants, ils vont être les premiers à participer aux fêtes et événements interculturels ou encore être très présents dans les projets de solidarité internationale, comme lors des derniers événements en Haïti. Est-ce qu'ils ont plus de temps que les Québécois pour s'impliquer ainsi? On peut bien voir que ce n'est pas le cas quand on constate qu'en dehors de ces activités, ils suivent des cours de français, reprennent des études universitaires, travaillent de nuit dans nos restaurants, nos hôpitaux, nos pharmacies ou nos services de nettoyage de bureaux. Et encore plus on se demande comment ils trouvent ce temps quand on constate qu'ils ont en plus des responsabilités familiales, plusieurs enfants et parfois des parents et grands-parents à soutenir!

Alors ce n'est pas une question de temps!

Pour les immigrants, cette implication, cet engagement dans l'interculturel, est ce qui façonne leur place au Québec, ce qui les aide à développer de nouveaux réseaux, ce qui les attire et les retient dans leur nouvelle société, ce qui les met en relation avec des connaissances qui deviendront des amis, ce qui leur permet de se sentir citoyens canadiens, québécois et sherbrookois. Mais ce sont aussi des activités qu'ils font en familles, en développant des amitiés et de nouveaux savoirs. Leur temps ne se compte pas en heures mais en engagement.

Ainsi ces acteurs de l'interculturel local ne sont pas seulement des bénévoles, ils sont aussi et surtout les citoyens du projet interculturel québécois et régional et il est indispensable de reconnaître le rôle essentiel qu'ils y jouent. Sans eux, sans leur engagement et sans leur participation active, pas d'interculturalisme et peu d'espoir de développer des villes ouvertes et dynamiques dans nos régions! Alors reconnaissons cet engagement et les apports de ces acteurs méconnus de l'interculturel! Dans les débats à venir, cessons de considérer les immigrants comme des personnes à intégrer au projet interculturel local pour les voir plutôt comme ses porteurs principaux et indispensables.

Michèle Vatz-Laaroussi est spécialiste

de l'immigration en région et

chercheuse membre de

l'Observatoire de l'immigration

dans les zones à faible densité d'immigrants.

 

NDLR - La Tribune accueille dans ses pages éditoriales quatre universitaires chevronnés qui, à tour de rôle chaque semaine, analysent l'actualité sous divers angles. Politique américaine, économie, environnement et immigration sont les grands thèmes retenus. 

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