J'ai faim

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Rémi Robert
La Voix de l'Est

En 2007, le gouvernement Charest entreprenait un virage santé dans les établissements scolaires de la province pour lutter contre la mauvaise alimentation chez les jeunes. Le programme Écoles en forme et en santé avait pour but d'éliminer du menu la panure, les frites et les boissons gazeuses, et motiver davantage les élèves à l'activité physique. À l'époque, Jean Charest insistait sur l'importance de sensibiliser la population en soutenant que ce plan d'action pourrait obtenir le succès escompté si les municipalités changeaient le zonage à proximité des établissements scolaires pour empêcher la prolifération des chaînes de restauration rapide. Les résolutions pratiques devaient donc dépasser le cadre dans lequel elles étaient a priori appliquées, puisqu'elles soulevaient un problème de culture et de société qui trouve son écho au sein de toutes les couches de la population: l'obésité n'a pas d'âge, ni de sexe. Pavé de bonnes intentions, ce projet nécessitait la collaboration de tous pour espérer des résultats favorables. Malgré un investissement de 16 millions de dollars, nous constatons que la situation est aujourd'hui pire qu'il y a deux ans. Qui, honnêtement, est étonné?

 

Un jeune du secondaire qui possède de l'argent de poche goûte les premiers plaisirs de la liberté en gérant lui-même son argent. Cet argent est principalement dépensé pour s'amuser, se divertir et passer du temps avec ses amis. Ce même plaisir de gérer son portefeuille va de pair avec une première émancipation à l'égard de l'autorité où le jeune goûte la joie de pouvoir choisir lui-même où dépenser ses économies pour manger ce qu'il veut. Entre une assiette de couscous ou un hamburger, le choix est évident. Entre un pain de viande ou une poutine aussi. À 14 ou 15 ans on ne savoure pas, on engloutit. On ne déguste pas, on avale rapidement son repas pour faire autre chose. L'appréciation de la nourriture se fait par le goût en bouche, non par la valeur nutritive des aliments. Il suffirait d'ailleurs de visiter la cafétéria d'une polyvalente pour questionner les élèves sur les vertus et l'importance d'un menu santé, pour nous faire dévisager bêtement et porter l'étiquette de clowns à la con. Bien sûr, la ligne est mince entre la morale et le conseil.

De mémoire, il m'arrivait aussi de manger dans les restaurants lorsque je fréquentais l'école secondaire. Quitter à l'heure du midi donnait l'impression d'être aussi grand que les étudiants de cinquième secondaire, de me sentir important, de vivre autre chose qu'une journée enfermé dans une salle commune surpeuplée pour me retrouver avec mes meilleurs amis et m'éloigner temporairement des singes abrutis qui n'avaient que violence et agressivité pour uniques manières. À cet âge, nous n'avons rien à faire des procédures ou des cérémonies et avons bien peu de sujets à discuter en dehors de nos bulletins, des cours et des professeurs, du sport ou de la musique. Ce qui est recherché, c'est l'esprit de gang et consommer rapidement ce qu'on aime.

C'est avant tout un jugement que nous portons contre une attitude de consommation lorsque nous abordons la question de la malbouffe. L'esprit culinaire raffiné n'existe pas encore à l'adolescence et les jeunes n'apprécient que ce qu'ils connaissent. Un menu santé a pour but de les initier à de nouvelles saveurs et de nouveaux mets d'ici et d'ailleurs, mais soyons tempérés puisque les deux mêmes besoins demeurent identiques: mieux manger et bouger plus à l'école, à la maison, partout. Si l'enfant trouve refuge tous les jours à la cantine et qu'une fois revenu de l'école il s'endort devant le téléviseur ou l'ordinateur, nous avons un problème d'éducation qui dépasse les compétences de l'école. La malbouffe est le prétexte d'un problème plus grand derrière lequel la santé globale repose avant tout sur le mode de vie et le modèle familial reçu. N'ayant pas connu autre chose que la sédentarité et la nourriture grasse, plusieurs se contenteront de recopier les habitudes. N'ayant jamais bougé plusieurs ne s'activeront pas, même si les beaux discours soutiennent que ce serait meilleur pour eux. En cuisine comme ailleurs, doit-on faire plus vite ou faire mieux?

L'auteur enseigne la philosophie au cégep de Granby-Haute-Yamaska

 

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