Les jardins des morts

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La Voix de l'Est

Depuis toujours et partout dans le monde, des gens aiment fleurir les tombes des leurs. Et y planter arbres et arbustes. Qu'ils sont jolis et mélancoliques les cyprès, ifs et lilas des cimetières européens! J'ai même vu, aux États-Unis, et plus d'une fois, de coquets cimetières de chiens et chats, garnis de fleurs. Les chanceux!

Dire, avec des fleurs, combien nous continuons à aimer ceux qui nous ont quittés, quoi de plus naturel et de plus beau? Mais dans nos cimetières, il semble que soient proscrits le langage multicolore des fleurs, la douceur des arbustes et l'ombre des arbres. Il faut nous contenter de l'uniformité verte du gazon, nourriture favorite des tondeuses. Heureusement, nous avons, au printemps, quelques pissenlits que les herbicides ou les tondeuses ont oubliés. Nous tenons des anglo-saxons cette mode des pelouses mur-à-mur dans nos cimetières. Pour les gardiens des lieux, il est grave de déranger le trajet rectiligne des coupeurs d'herbes. Une dame maligne me disait qu'on devrait faire disparaître tous ces monuments funéraires, car ils gênent les tondeuses. Un autre suggérait qu'on enterre nos morts dans un parcours de golf.

 

Qui n'a pas photographié un cimetière fleuri lors d'un voyage en Europe ou ailleurs? J'ai de belles images de ce splendide rosier qui entoure la stelle du poète Paul Éluard, au Père Lachaise, à Paris et des tombeaux, complètement fleuris, d'Édith Piaf, de Simone Signoret et d'Yves Montant. N'en déplaise au directeur du cimetière de la rue Dufferin, une multitude de cimetières de villes et villages, à travers le monde, sont de vrais jardins botaniques et c'est bien ainsi. Ces jardins des morts sont des endroits où l'on aime se promener en pensant à ceux qu'on a aimés. Je me souviens de mes errances au cimetière du Mont-Royal, lorsqu'étudiant, je résidais tout près de ce lieu abondamment garni de beaux arbres, d'arbustes et de massifs floraux. J'étais au paradis!

Voici ce qu'on peut lire sur le monument d'Alfred de Musset, au même cimetière de Paris:

«Mes chers amis, quand je mourrai,

Plantez un saule au cimetière.

J'aime son feuillage éploré;

La pâleur m'en est douce et chère,

Et son ombre sera légère

À la terre où je dormirai».

On a respecté le désir du poète et depuis, le petit saule remplit son rôle et personne n'oserait le déraciner de cet endroit sous prétexte qu'il occasionne quelque inconvénient au gardien des lieux. Il en fut de même au cimetière Pinehurst de Granby où, un jour, une bonne âme planta de petits pins qui aujourd'hui sont d'une magnificence unique. C'est réellement impressionnant.

Il existe sûrement une solution au problème financier de l'entretien du cimetière de la fabrique Notre-Dame. Les propriétaires de lots qui désirent rappeler de façon tangible leur estime envers leurs disparus seraient certes ouverts à des arrangements avec la fabrique. Un règlement de 80 ans, qu'on n'a jamais appliqué, est-il encore valide? Après avoir laissé si longtemps planter des arbustes et des fleurs, est-ce convenable de brutalement tout arracher... alors que le cimetière commençait à se revêtir d'un peu chaleur humaine?

J'aimerais tant avoir un petit oeillet de poète sur ma tombe... un seul!

Émile Roberge, Granby

 

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