Une prorogation, à quoi ça sert?

 

Jean-Guy Dubuc
La Voix de l'Est

Il y a eu, depuis hier soir, une foule d'analyses plus ou moins partisanes du Discours du Trône présenté hier à Ottawa. Il ne sert à rien de reprendre l'exercice dans le détail, d'autant plus fastidieux que le fastueux discours était de bien petit intérêt. Aussi bien, alors, tenter de découvrir ce qu'il veut dire plutôt que ce qu'il dit.

Première constatation: il n'aurait jamais dû avoir eu lieu...

Cette prérogative du premier ministre de proroger une session parlementaire a peut-être été utile, dans notre histoire, dans une situation exceptionnelle. Ce qui n'existait pas en décembre dernier. À moins que le gouvernement ne se serve de ce «congé.» de deux mois pour réinventer son programme, ses priorités, ses stratégies et leurs finalités.

 

Dans le cas présent, rien de tout cela ne s'est produit. Le premier ministre a surtout reformulé ses politiques antérieures, qui se trouvaient déjà dans le Discours précédent ou dans son tout premier. «More of the same», disent les anglophones. Il est donc facile pour l'opposition de dénoncer des plats réchauffés, délicatement accompagnés de quelques éléments plutôt «symboliques», comme les qualifie Michael Ignatieff. Ce n'est pas le gel des salaires à Ottawa qui va changer quoi que ce soit à la situation économique du Canada. À quoi a servi la prorogation? Et même: à quoi sert ce Discours? Faut-il attendre le budget pour apprendre les choses qui nous intéressent vraiment.

Posons donc quelques questions.

D'abord, pourquoi faut-il que ce discours, évidemment politiquement partisan, soit lu par la gouverneure générale, celle qui doit justement se situer au-dessus des partis et de leurs politiques? Peut-elle se dire en parfait accord avec tout ce qu'elle lit? Si non, pourquoi l'obliger à mentir, à elle-même et à ses concitoyens? Le spectacle offert à l'entrée au Parlement et au Sénat est impressionnant de dignité et de symboles. Pourquoi le salir quelques instants plus tard?

Ensuite, à quoi sert un discours de bonnes intentions quand on sait que le gouvernement ne leur a pas donné suite dans le passé? C'est justement parce que le premier ministre Harper était incapable de remplir ses engagements qu'il a annoncé cette prorogation injuste. Oui, bonnes intentions, comme l'enfer en est pavé. À moins que M. Harper nous jure que cette fois, c'est la bonne!

S'il faut attendre la présentation du budget pour savoir ce que le gouvernement veut faire avec notre argent, pourquoi les deux séances? C'est aujourd'hui que nous apprendrons les réelles priorités du gouvernement. Pour la population vieillissante, pour les chômeurs, pour l'économie propre, pour les provinces, pour l'Afghanistan, bref, pour toutes ces causes sociales qui sont beaucoup plus importantes, aux yeux de tous, que le gel du salaire des ministres et de leurs adjoints, déjà très bien rémunérés. Où se trouve la vision globale du gouvernement dans ses annonces tellement secondaires qu'elles ne peuvent servir qu'à préparer, peut-être, d'autres secteurs à d'autres coupures plus sévères?

Et alors, à quoi sert-il de se lancer dans un discours d'une heure pour le faire suivre, le lendemain, d'une présentation de budget qui décide finalement de tout quand on sait que tout cela ne changera rien? Avant même d'entendre le discours ou de lire le budget du gouvernement, Michael Ignatieff s'est engagé à ne pas le renverser. Parce que les Canadiens (et Canadiennes, pour être politiquement correct), ne veulent pas d'élections ce printemps, dit-il...

On sait bien que le Parti libéral n'est pas prêt à se lancer dans une campagne électorale qu'il risque de perdre encore. Les libéraux ont pu profiter de la tactique anti-démocratique de Stephen Harper. Mais Michael Ignatieff a encore bien des croûtes à manger avant de convaincre les Québécois de ses qualités de chef. Et on sait que les libéraux ont besoin du Québec pour prendre le pouvoir...

Stephen Harper fera ce qu'il voudra. Parce que les Canadiens le veulent ainsi. Cherchez l'erreur.

L'auteur a été président-éditeur de La Voix de l'Est en 1988-89

 

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