On entend toujours la même chanson: le gouvernement doit être majoritaire pour imposer son programme, rester fidèle à son idéologie, promouvoir les programmes qu'il croit importants. Plus encore, pour proposer un budget qui va soutenir et défendre ses dépenses prioritaires. On le répète toujours. Or ce n'est pas vrai. Le refrain est sans fondement. Car aujourd'hui, à Ottawa, nous avons un gouvernement minoritaire constamment réélu qui peut faire ce qu'il veut parce qu'il n'a rien à craindre de l'opposition qui lui fait face.
Regardons les choses. Et analysons les forces telles qu'elles se présentent depuis maintenant quatre ans.
L'opposition officielle, c'est celle des libéraux. On sait qu'ils ont perdu le pouvoir avec Paul Martin à leur tête. En partie à cause du nouveau leader qui avait bien du mal à se transformer de bon ministre des Finances en acceptable chef de parti. Mais surtout parce qu'il devait purifier les déchets de l'enquête Gomery. Mission impossible, défaite incontrôlable.
Suite: Stéphane Dion, élu sinon malgré lui, au moins contre les chefs du parti. Sans surprise; échec. Nouveau choix: Mic hael Ignatieff. Aux libéraux de juger s'il était le meilleur; à la population de se rendre compte qu'il aura bien du mal à la convaincre qu'il a les qualités nécessaire à un premier ministre.
On en est là. Le chef et le parti savent qu'ils ne sont pas prêts à battre Stephen Harper et compagnie. On répète à satiété que «les Canadiens ne veulent pas d'élections», alors que les libéraux savent bien qu'ils n'ont pas ce qu'il faut pour prendre le pouvoir. «On va voter contre le budget, mais on ne va pas renverser le gouvernement.» La tactique d'avoir plusieurs absents au moment du vote est la plus gênante qui soit en démocratie.
Jack Layton, bon soldat malgré sa maladie, décrit pourquoi son parti ne peut appuyer un tel budget. Il dira toutes ses réticences: il sait qu'il ne peut rien faire sans les libéraux. C'est le petit chien, mignon, qui jappe contre le gros berger allemand, quand il est derrière la porte de sa maison.
Le Bloc... Il est normal que Gilles Duceppe affirme, en ne mâchant pas ses mots, que le budget conservateur ne respecte pas les besoins ou les priorités du Québec. Donc, il va voter contre.
Évidemment, et puis... Qu'est-ce que ça change? Ce sont les libéraux qui peuvent décider d'un renversement de gouvernement, pas les bloquistes ni les néo-démocrates. Eux, ils peuvent parler fort, se montrer intransigeants, durs envers le méchant gouvernement, mais ça sert à quoi?
Voilà le problème: les Canadiens ont actuellement un gouvernement minoritaire qui peut gouverner, à sa guise, comme s'il était majoritaire. Ce ne sont ni le Bloc ni le NPD qui peuvent y changer quoi que ce soit. Pour qu'un changement se fasse, il faut attendre que le Parti libéral soit prêt à se battre. C'est-à-dire le temps d'apprendre à son chef l'art d'être chef au plan de l'action, pas seulement au plan des idées; il faut que les forces internes se regroupent, plutôt que fourbir leurs armes pour un éventuel nouveau congrès à la «chefferie». Il faut, peut-être surtout, que les libéraux finissent par dire un jour, aux Canadiens, ce qu'ils feraient de mieux que les conservateurs.
Il est surprenant que l'arrivée d'un intellectuel comme Michael Ignatieff n'ait rien ajouté à la réflexion d'un parti qui ne pensait, ces dernières années, qu'à se refaire une réputation d'intégrité. Avons-nous quelques idées sur le Canada? Sur la Confédération? Sur la participation de la nation québécoise à la grande réalité canadienne? Les Olympiques sont passés...
Tout ce qu'on peut espérer, c'est que les «penseurs» libéraux, qui doivent se réunir à la fin du mois, aient quelque chose à nous dire d'original. Pour nous faire oublier qu'ils représentent actuellement une opposition presque nulle.
L'auteur a été président-éditeur de La Voix de l'Est en 1988-89









