«Tu as un travail à faire et tu te blindes avec tes protocoles. Tu dois devenir de glace, mais tu enregistres ce que tu vois. Après tu regardes ta partenaire et tu brailles, indique Michel Bellemare, superviseur du service ambulancier de Granby. Tu es marqué à vie au fer rouge.»
Le paramédic se souvient particulièrement d'une intervention sur un bambin écrasé accidentellement par un véhicule conduit par un proche. «Ça fait des années de ça, mais j'ai encore l'odeur de l'enfant imprégné en moi», confie-t-il.
Devant cette scène, impossible d'être de glace. «La maman a son enfant dans les bras, raconte-t-il en pleurant. Elle a du sang sur elle. Elle me le donne et me dit 'tu vas me le sauver'. J'ai dit: 'on va faire ce qu'on peut madame'.»
L'enfant a quand même succombé à ses blessures. «Y'avait rien à faire, poursuit-il. Et les parents ont eu le courage de venir nous voir pour nous remercier du travail qu'on a fait.»
La mort de deux enfants dans un accident de la route l'a aussi ébranlé. Sur la scène, il a passé plus d'une heure dans une voiture où un homme était incarcéré.
En arrivant au centre hospitalier, il a appris qu'il devait transférer à l'hôpital Sainte-Justine l'une des jeunes victimes pour un don d'organes. «Je mets le petit sur la civière et là je vois le père et la mère qui arrivent en chaise roulante et nous disant: 'vous ne vous en allez pas tant qu'on ne dit pas un dernier au revoir à notre enfant», se rappelle M. Bellemare.
Des larmes, il en a versé jusqu'à l'hôpital Sainte-Justine et sur le chemin du retour. «Tout le monde pleurait, les infirmières, médecins, inhalothérapeutes. Personne n'a dit un mot», se rappelle-t-il.
Jamais facile
Il y a une dizaine d'années, au retour de son congé de maternité, la première intervention de Maryse Cabana a eu lieu auprès d'un enfant happé par une camionnette alors qu'il roulait sur un petit tracteur en plastique.
«Les parents étaient sur les lieux. Le papa était au-dessus de nous et disait «il est mort». La maman était sur l'accotement et elle disait 'je veux bercer mon bébé'. Les parents étaient résignés; ils savaient qu'on ne pouvait plus rien», raconte l'ambulancière de Granby.
À cette époque, les femmes étaient rares dans la profession. Pas question pour elles de démontrer leurs émotions. «Il fallait passer pour une dure. Tu gardais tes émotions. C'est peut-être trois ou six mois après cet événement que ça a sorti. Après ça, j'ai appris», indique Mme Cabana.
Le paramédic Frantz Dugas-Létourneau affirme qu'en début de carrière, sa hantise était d'intervenir auprès d'un enfant. «C'est ta crainte, confie-t-il. Avec les années, tu te formes une carapace, mais malgré ça, lorsque tu interviens auprès d'un enfant, c'est difficile à accepter. Les jeunes sont tellement vulnérables.»
Après une intervention auprès d'un petit être, les paramédics sont souvent bouleversés. «Sur le coup, tu es sur l'adrénaline. Quand tu arrives à l'hôpital, tu as le trémolo. Tu prends un cinq minutes et après, tu repars parce qu'il y a un autre appel», ajoute Marc-André Gilbert.
Aujourd'hui, les paramédics parlent davantage de ce qu'ils vivent sur des événements dramatiques. «On est capables après une intervention de s'en parler, ce qui n'était pas le cas dans le temps, indique Mme Cabana. On n'est moins structuré que les pompiers et policiers, mais entre nous, il y a une relation d'aide parce qu'on le sait qu'on ne l'a jamais facile.»
Même si leur travail est difficile, les paramédics vivent de beaux moments. «C'est une drogue, l'adrénaline. C'est sûr qu'il y a des beaux moments. Je pense qu'il y a un partage dans tout ça», estime l'ambulancière.
Et leur travail leur offre parfois de belles récompenses. «On avait réanimé un enfant, mais on n'avait pas eu de ses nouvelles. À la fin de l'été, on a reçu une lettre de remerciements de la maman pour nous dire que son enfant jouait avec ses amis et retournait à l'école», raconte M. Dugas-Létourneau.












