Déprime chez les agriculteurs

«Ce ne sont pas des subventions, ce sont... (photo Janick Marois)

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«Ce ne sont pas des subventions, ce sont des assurances qu'on paie. C'est vrai que l'industrie ne fait pas ses frais. Mais c'est temporaire. C'est cyclique. On sait qu'on va finir par balancer», explique Christian Jacques, un producteur de porc de Saint-Pie. Il est accompagné de son épouse, Manon Côté.

photo Janick Marois

Michel Laliberté

Michel Laliberté
La Voix de l'Est

(Saint-Pie) Dure, dure la vie d'agriculteur ces temps-ci : chute des prix, moulée plus chère, concurrence accrue des produits importés, assurance stabilisation moins généreuse. Les problèmes ne se limitent pas aux aspects financiers. Autre source de frustrations et d'embûches, les normes environnementales. Et ajoutons à tout ça cette désagréable impression des agriculteurs que la population n'apprécie pas leur travail à sa juste valeur. C'est la déprime !

Maria Labrecque-Duchesneau n'est jamais bien loin de son téléphone. Les appels entrent les uns après les autres. Chaque fois, elle répond avec le sourire dans la voix, écoute attentivement, pose des questions d'un ton réconfortant, propose des conseils, multiplie les mots d'encouragement, insiste pour que son interlocuteur garde contact.

 

Spécialiste de la psychologie sociale, Mme Labrecque-Duchesneau s'inquiète de l'état d'esprit des agriculteurs québécois. Surtout par les temps qui courent. «Ça fait longtemps que ça ne fonctionne plus. Nos agriculteurs sont malades», affirme sans détour celle qui dirige Au coeur des familles, un organisme qui offre du soutien psychologique aux producteurs agricoles. «Ils sont fatigués de se battre, de ne pas être reconnus pour leur contribution. Ils sont blessés.»

Tous les jours, Mme Labrecque-Duchesneau voit les conséquences de cette détresse: faillites, séparations, divorces, santé physique et psychologique chancelante. Des suicides aussi. «Oui, le taux de suicide est élevé. On doit se demander si la société n'en est pas en grande partie responsable», s'interroge-t-elle sans sourciller.

Cette détresse psychologique n'est pas étonnante. Les producteurs ne vivent que des incertitudes, insiste Mme Labrecque- Duchesneau. Incertitude que le temps favorisera leur récolte; incertitude qu'ils vendront leurs produits; incertitude qu'ils obtiendront un juste prix, incertitude qu'ils pourront payer leur banque. «L'incertitude, ça crée du stress. Ce sont des gens qui ont consacré leur vie à leur entreprise agricole. Leur désespoir est grand», soutient-elle.

Érosion de l'industrie

Christian St-Jacques n'en est pas à sa première crise. Cela dit, le producteur de porcs de Saint-Pie n'a jamais vu autant d'astres mal alignés. Il les énumère par coeur: prix en baisse, envahissement de produits importés «on laisse entrer des produits qui ne respectent pas nos normes environnementales», dénonce-t-il , modification importante du programme d'assurance stabilisation. Tout ça mis ensemble fait que plusieurs producteurs grugent leur marge de crédit.

M. St-Jacques élève 4800 porcs pour un gros producteur de la région. Compte tenu de la crise qui sévit dans le secteur porcin, il sait d'emblée qu'il perdra 15% de ses revenus au cours des prochains mois. Et ça, c'est le scénario le plus optimiste. Son client pourrait lui demander un effort plus important. Il assiste impuissant à l'érosion de son industrie. «Nous sommes menacés; on ne sait pas quand ça va arrêter.»

Heureusement, la production de M. St-Jacques est un peu diversifiée. Il produit aussi du maïs, du soya et du blé sur ses 127hectares de terres qui font face à la rivière Noire. Il touche également des revenus en déneigeant des entrées et en nivelant les terres agricoles de collègues producteurs. Ça lui permet, dit-il, de garder la tête hors de l'eau en attendant des jours meilleurs.

Ras-le-bol

Le ras-le-bol des agriculteurs a atteint un nouveau sommet cet automne lorsque Québec a annoncé que les règles pour assurer les productions agricoles seraient resserrées. Cette réforme du programme d'assurance stabilisation de la Financière agricole a comme effet de réduire les dédommagements versés aux producteurs, en plus de hausser leurs primes et de limiter le nombre de leurs bêtes assurées.

M. St-Jacques estime que Québec a agi par opportunisme politique. Il était devenu difficile pour le gouvernement, selon lui, de justifier auprès d'une majorité de la population qu'autant d'argent public soit investi en agriculture pour protéger les revenus des producteurs. Il se désole de cette perception faussée de la réalité. «Ce ne sont pas des subventions, ce sont des assurances qu'on paie», prend-il soin de préciser. «C'est vrai que l'industrie ne fait pas ses frais. Mais c'est temporaire. C'est cyclique. On sait que ça va finir par balancer. Ça s'est toujours passé comme ça», lance-t-il.

Malheureusement, ajoute Manon Côté, ce genre de débats exclut les agriculteurs, les premiers concernés. L'épouse de M. St-Jacques le déplore. «On est confrontés à plein de gens qui savent ce qui est bon pour nous. On ne nous demande plus notre avis. On est tout petits dans les games politiques.»

Mme Côté en veut pour preuve les pressions constantes exercées par les municipalités et les promoteurs immobiliers pour empiéter sur des terres agricoles. «Il faut que ça arrête. Comment pourrons-nous nourrir le Québec si on continue de faire du développement sur des terres agricoles? C'est de la folie», juge-t-elle.

Les agriculteurs sont habitués à revendiquer leurs droits, rappelle Mme Côté. Toutefois, le temps a fait qu'ils sont maintenant las de devoir protéger leurs terres. «On a toujours eu des batailles à faire; on est en perpétuelles batailles. Mais là, les gens sont démobilisés. Je dirais démoralisés. On sent cette déprime.»

 

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