Bien sûr, cela a demandé quelques sacrifices. Certains de nos soldats sont revenus unijambistes ou manchots. Mais il vaut mieux perdre un bras que la tête. Et puis ils n'ont pas à se plaindre: ils n'ont pas trente ans et ils recevront une pension à vie de l'État canadien reconnaissant. Les chanceux! Ils ont toute l'existence devant eux pour se refaire une vie en chaise roulante.
Évidemment, d'autres reviennent les pieds en avant, dans une boîte. Ceux-là, on leur fait des funérailles nationales. Quelle merveilleuse consolation pour la veuve, l'orphelin, la famille, les amis...
Se faire tuer, ça fait partie du contrat de tout militaire. C'est normal, quoi. Si on ne nous en faisait pas sauter quelques-uns, on se poserait des questions. D'ailleurs, c'est une perte insignifiante, puisque plus de 6000 jeunes gens s'enrôlent chaque année, comme l'annonce avec un large sourire le brigadier-lieutenant Tremblay. «L'Afghânistân, souligne-t-il, semble exercer un attrait sur les jeunes en quête d'aventure.»
Pourquoi pas? Sauter sur une mine, c'est une aventure comme une autre, non?
Tous, sans exception, passeront 13 semaines d'entraînement à Farnham pour débuter une carrière «qui peut durer 35 ans» ajoute Tremblay. Trente-cinq ans, sauf accident de parcours dans le bout de Kandahar.
Est-ce qu'ils en gardent un bon souvenir? demande un journaliste.
Disons que ça peut être 13 semaines un peu traumatisantes, de répondre Tremblay.
En fait, il s'agit surtout d'une sélection. Celui qui n'est pas capable de répondre «Oui, Monsieur! Merci, Monsieur» quand on le traite de con, parce qu'il n'a pas bien nettoyé les toilettes avec sa brosse à dents, se fait éliminer.
Mais est-ce une méthode valable d'opérer une sélection? Ne vous en faites pas pour ça: les talibans feront le reste...
Pas toujours facile de dresser des combattants à Farnham. C'est pour cela qu'on commence à les former plus jeunes, donc plus malléables. Les cadets. Pas une année ne se passe, dans nos écoles secondaires, sans qu'une équipe de militaires n'investissent les lieux pour recruter des cadets. On les enrôle avec des promesses alléchantes, on leur inculque le sentiment d'appartenir à une élite. Ils nous reviennent les cheveux et les idées courtes, le torse bombé, arrogants, supérieurs. Gagnés pour la tuerie, perdus pour l'éducation.
J'ai toujours déploré que nos écoles ouvrent leurs portes à cette triste engeance. Il me semble qu'elles se porteraient un peu mieux s'il y avait un peu plus d'éducation dans l'armée et un peu moins d'armée dans l'éducation.
Yves Steinmetz
Saint-Césaire









