Au début, on célébrait la fête du saint que Rome avait nommé "Patron des Canadiens français". Au Québec, évidemment, cela signifiait à peu près tout le monde; sauf les Irlandais qui s'étaient abondamment réjouis le jour de la Saint-Patrice, le 17 mars. Pas de problème : à chacun sa célébration. Les Canadiens-français d'Acadie, d'Ontario ou du Manitoba participaient à la fête qui était aussi la leur : la Saint-Jean regroupait tous les Canadiens de souche française dans le souvenir de la patrie.
Deux événements ont changé la donne: d'une part, la laïcisation de la société québécoise, qui a commencé bien avant l'arrivée des tchadors et des guerres contre les signes religieux; d'autre part, le mouvement nationaliste qui a entrepris une campagne de "nationalisation" des institutions provinciales. Si les Canadiens-français devenaient des Québécois, leur fête devenait la fête nationale des Québécois. Exit la relation au Canada comme à la fête religieuse. C'est simple? Pas tant que ça, comme on le voit à chaque 24 juin.
Le problème, personne ne peut le nier: la fête nationale est devenue politique. L'identification au seul Québec, séparé du Canada, sous-tend la fête nationale, selon la volonté des principaux organisateurs. Est un vrai Québécois celui qui célèbre la fête nationale et qui fait un pied de nez à la fête du Canada.
On a beau tenter de nier la réalité en faisant une place à un groupe d'anglophones qui chantent en anglais, les accueillir dans un grand geste d'ouverture obligée, leur dire des beaux mots pour sauver la face, la réalité demeure. C'est celle de la difficulté de lier l'identité nationale aux Québécois qui ne sont pas "de souche", ou "pure laine", comme certains insistent pour dire.
Des progrès sont faits. Parfois, ils nous viennent de Néo-Québécois, qui ont pris notre accent, appris nos sacres et porté les mêmes jeans. Ceux-là, on les accepte. Mais les autres, surtout s'ils parlent l'anglais appris dans leur pays d'origine, ils auront toujours du mal à mériter le titre de Québécois. Parce que chez nous, très malheureusement, le mot a été lié à une option, à une vision politique. Les autres, d'une autre option politique, sont des Canadians.
Cette interprétation de l'identité québécoise est regrettable parce que fausse. On l'a sentie dans la préparation et la célébration du 24 juin. On verra la suite dans celle du 1er juillet: un artiste québécois ne peut y participer sans être perçu comme traître à ses origines. Le gouvernement fédéral doit dépenser de gros montants d'argent pour séduire les participants francophones et la population: rien n'y fait. Il est toujours difficile d'être québécois canadien.
Évidemment, cette vision des séparations festives s'imprègne dans la population qui s'habitue à cette notion d'identité nationale. Malheureusement, sauf les francophones d'Afrique du Nord, ils sont plutôt rares les immigrants, dont nous avons un grand besoin, qui veulent s'identifier au Québec en éliminant le Canada de leur champ d'avenir. Parce que chez nous, pour un bon nombre, l'un élimine l'autre!
Quand Michael Ignatieff a déclaré "nation" le Québec, il n'a peut-être pas pris conscience des conséquences de ses mots. À preuve, il ne sait pas quoi faire avec l'identité québécoise! Il n'a pas compris les distinctions et les fossés, les sensibilités et les affinités des Québécois. Tous les Québécois qui célèbrent la fête nationale ne sont pas nécessairement en guerre contre Ottawa.
Les incompréhensions sont encore nombreuses. Et il n'est pas certain qu'elles se dissipent un jour. Dommage: pour l'instant, le Québec se divise socialement en deux, à cause d'options politiques trop ancrées dans une notion d'identité trop limitative.









