Stephen Harper l'attendait sur le pas de la porte. Les deux hommes se sont serrés la main. Puis Obama s'est penché vers Harper. «Tu m'excuses un instant, mon Stephen? Je reviens tout de suite.» L'instant d'après, il sortait sur le parvis du parlement, pour envoyer la main à la foule. J'étais dans la foule. De notre point de vue, il n'était qu'une vague silhouette qui
agitait le bras, mais c'est comme si un miracle s'était produit.
La clameur. Le Messie sur la colline.
Au cours de sa campagne à la présidence, Obama a posé plusieurs gestes qui ont alimenté sa légende d'homme du peuple. Hier après-midi, il en a posé un autre en faisant un arrêt imprévu au marché By. En ressortant du parlement, la limousine présidentielle s'est arrêtée devant le Moulin de Provence, à deux pas des bureaux du Droit. Monsieur le président, de toute évidence, avait faim. Le mot s'est passé et, en un rien de temps, une foule ébahie s'est massée devant le commerce. Pour apercevoir le président à deux ou trois mètres d'eux. Un privilège pour lequel se serait damnées les centaines de personnes qui ont attendu son arrivée sur la colline plus tôt en matinée.
L'effet Obama. Toujours aussi efficace après un mois au pouvoir. C'est pour en ressentir l'énergie que tant de gens se sont déplacés hier à Ottawa. Beaucoup de gens de race noire, bien sûr. Venus de partout au Canada. Pour ces gens là, l'important ne réside pas dans les discussions sur l'Afghanistan, la crise économique et le pétrole. Obama, c'est l'espoir que les choses vont changer.
???
Je ne lui ai même pas demandé son nom.
Elle était dans la foule, juste à côté de moi. Avec son amie, debout au troisième ou quatrième rang. Le visage mince, une peau lisse et noire comme la nuit, un foulard noué sur la tête. Une belle fille, mais énervée! Son amie et elle n'arrivaient pas à apercevoir Obama. Trop petites. Elles ont essayé de se grandir en grimpant sur les épaules l'une de l'autre. Elles n'ont réussi qu'à bousculer tout le monde. Toujours en riant comme des folles.
La foule s'est dispersée, et on a marché ensemble vers le centre-ville. La plupart des rues étaient bouclées et il fallait faire un sacré détour entre les barrages de policiers. La fille était euphorique. Arrivée de Somalie à l'âge de deux ans. Étudiante en nursing au Algonquin College. Après ses études, elle veut retourner en Somalie. «Je me sens si heureuse et je ne sais pas pourquoi, dit-elle. La seule chose qui me rendrait plus heureuse, c'est le retour de Jésus-Christ sur terre.
? À ta place, je ne compterais pas trop là-dessus.
? Obama me donne espoir que les choses changent. Elles doivent changer.
Son visage s'assombrit.
? Les miens meurent là-bas. La communauté internationale n'acceptera jamais que les choses ne changent pas. Ici, vous avez une grande civilisation. Vous ne vous en rendez même pas compte. Votre plus grande richesse, c'est l'éducation. Les gens comme moi qui arrivent ici ont tellement soif d'apprendre. La gratuité du système de santé, c'est bien aussi, mais c'est surtout l'éducation. »
L'espoir donc. L'espoir de quoi? Pour Jean-Claude, l'espoir d'un meilleur emploi. Haïtien d'origine, depuis 30 ans au Canada. Trois baccalauréats de l'Université d'Ottawa en poche: communications, philo et enseignement. Son travail? De la suppléance dans une école primaire d'Orléans. «Si c'est pas de la discrimination, ça, je me demande c'est quoi.» Le jour où il a postulé pour un emploi au Casino du lac Leamy, le gars a secoué la tête. On n'a pas besoin de quelqu'un d'aussi qualifié que vous. Jean-Claude a répondu: moi, c'est d'argent dont j'ai besoin. «Je faisais plus d'argent, à laver la vaisselle à l'hôtel Westin. Si nous sommes sur la colline à attendre Obama aujourd'hui, c'est parce qu'il faut que ça change au Canada. Et qu'on peut se servir de lui.»
Il y avait ce monsieur tout timide qui écoutait Jean-Claude. Lui aussi Haïtien d'origine. «Moi, ce n'est pas la politique. Je suis venu pour accueillir Obama dans mon coeur. Il ne pourra pas tout changer. Pas un chef d'État n'a ce pouvoir. Jésus-Christ l'a dit, mon Royaume n'est pas sur terre.»
Hier pourtant, Obama avait tout du Messie sur la colline











