Seuls, comme un coup au coeur

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Seuls, comme un coup au coeur

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Un concentré de sensations, de réflexions, de questionnements sur qui nous sommes, qui nous croyons être. Un spectacle essentiel, qui fait mal, comme un accouchement. Mais dont on sort grandi.

Marthe Lemery
Le Droit

Seuls

Ça commence de manière anodine. Wajdi Mouawad se présente en scène, remercie le public d'être venu l'entendre. Est-ce un mot de l'auteur en prologue du spectacle ? Alors, pourquoi est-il en slip ?

Très vite, son petit laïus dérape. On comprend qu'il est déjà dans le personnage d'Harwan, un doctorant en sociologie «de l'imaginaire», qui répète sa soutenance de thèse sur le cadre comme espace identitaire dans les solos de Robert Lepage. Et ce qui va suivre sera exactement, précisément, cela : une thèse magistrale sur un cadre devant lequel, à travers lequel, par lequel la quête identitaire de Wajdi Mouawad, arabe coupé de ses racines, se jouera en solo.

 

Ces deux heures de théâtre sont parmi les plus fortes qu'il m'ait été donné de voir. Un concentré de sensations, de réflexions, de questionnements sur qui nous sommes, qui nous croyons être. Un spectacle essentiel, qui fait mal, comme un accouchement. Mais dont on sort grandi.

Après la finale éblouissante, j'étais, comme la plupart des spectateurs, sidérée, comme tétanisée par la fulgurance des images et le torrent d'émotions qui, immanquablement, nous assaillent. Par la brillance de cette démonstration théâtrale, ouverte à toutes les interprétations. Par le génie d'un créateur qui se livre avec une audace inouïe, incomparable, sans compromis aucun, sinon celui de s'approcher au plus près de sa vérité.

Je crains presque de dire des conneries, maintenant qu'il me faut faire la «critique» de Seuls. De réduire la charge de ce spectacle avec mon petit tissu de banalités...

Tout bien pesé, il se passe fort peu de choses, dans cette pièce. En style télégraphique, ça donne quelque chose comme ça. L'étudiant planche sur sa thèse de doctorat. Il s'engueule avec son père. Veut rencontrer Robert Lepage pour qu'aboutisse enfin sa thèse. Sort marcher dans la neige. Écoute de la musique arabe. Finit par décrocher un entretien avec Lepage, mais à Saint-Pétersbourg. Planifie son voyage. Va dans un photomaton faire prendre sa photo pour le passeport.

Puis, tout bascule, au moment où il apprend que son père a été victime d'un accident vasculaire cérébral. Au chevet de ce père comateux, la parole d'Harwan, de laconique, devient logorrhéique. Elle enfle, grandit, pour remonter à la source de lui, Harwan, de son père, heureux sous le soleil de Beyrouth.

Cette partie, très dense sur le plan des mots, nous interpelle intellectuellement. On ne peut rester indifférent lorsqu'il nous assène des phrases telles «Comment fait-on pour savoir qu'on est en train de rater sa vie ?» ou «L'enchantement (de l'enfant qui rêvait plus tard de devenir une étoile filante) est resté pris dans les draps du temps».

Elle fait contrepoint à la seconde partie de la pièce, un trente minutes durant lesquelles Harwan-Mouawad ne dira plus un mot, mais accomplira sur scène un triptyque à grands coups de giclages de peinture, de larges traits de pinceaux, voire d'empreintes des mains ou de tout son corps imbibé de couleurs. Une vaste fresque qu'il signera au début de sa furie de peinture, en lettres rouges, de droite à gauche, comme s'écrit l'arabe.

Émotions à vif

À partir de là, le théâtre devient non plus un lieu de paroles, mais un lieu d'émotions à vif, où l'auteur-metteur en scène-comédien se met littéralement sur le fil du rasoir.

Certains spectateurs ont été gênés, voire agacés par la violence des gestes posés durant cette dernière demi-heure, à la limite, il est vrai, du soutenable, ou encore par la longueur de cette séquence. Mais on peut le voir également comme un moment extrêmement libérateur, lorsque le personnage se retrouve «de l'autre côté de l'illusion de vivre» et raccommode les fils égarés de son existence. Jusqu'à la catharsis finale d'une beauté à couper le souffle.

Il ne faut pas chercher à comprendre Seuls. Il faut ressentir la pièce dans son centre vital, quelque part entre le coeur et les tripes. À chacun ensuite de composer son propre tableau.

POUR Y ALLER

Quoi ? La pièce Seuls, de et avec Wajdi Mouawad

Où ? Au Théâtre français du CNA

Quand ? Jusqu'au 18 octobre

inclusivement, à 19 h 30

Renseignements ? À la billetterie du CNA, à www.nca-cna.ca/tf

ou par l'entremise de TicketMaster,

au 613 755-1111

mlemery@ledroit.com

 

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