Quand les spectateurs font la rencontre des deux protagonistes, Ray et Una, ils sont déjà face à face. Le malaise est grand. La lumière est crue et ils sont plantés au milieu d'une pièce jonchée de déchets, qui semble être le lieu de repas d'une quelconque usine où les travailleurs ne semblent pas avoir compris les principes de base de la propreté. Les premières phrases échangées sont futiles et le ton est difficile.
« Je n'ai pas à être ici avec toi, je n'ai pas à t'écouter », lance d'emblée Ray (Maurice Bénichou), un homme dans la cinquantaine visiblement plus embêté d'avoir son ancienne amante sous les yeux que troublé par son apparition après des années de silence.
Près de 15 ans plus tôt, l'homme - qui avait alors 40 ans - a entretenu une relation avec sa petite voisine de 12 ans, Una (Léa Drucker), qui était éperdument amoureuse de lui. Elle lui laissait des messages sur son pare-brise. Elle embrassait sa photo. Des petits rendez-vous secrets au parc, leur relation évolue jusqu'à une chambre d'hôtel où il initiera la fillette aux jeux de l'amour.
Les deux amoureux n'auront vécu qu'une seule nuit ensemble avant que la police et les parents n'interviennent. Suivront un procès lourdement médiatisé, puis la prison pour lui. La fillette, elle, devra vivre avec le jugement des autres toute sa vie. Elle déteste la vie qu'elle a eue et c'est ce qu'elle est venue dire à Ray.
Le passé qui hante
Tel un fantôme, la jeune femme revient hanter son ancien bourreau et amant afin de comprendre. Comprendre pourquoi il a cédé à ses pulsions. Comprendre pourquoi elle est toujours malheureuse. Ray reconnaît qu'il a fait avec elle la plus grande erreur de sa vie, mais qu'il a aussi purgé sa peine. Il refuse l'étiquette de pédophile. Il jure n'avoir jamais désiré une autre enfant qu'elle.
L'aspect le plus intéressant de ce texte de David Harrover est qu'il donne la chance à deux êtres de reconstruire le fil des événements avec le regard de ce qu'ils sont devenus. Léa Drucker puise à même la fragilité de son personnage pour camper cette jeune femme complètement névrosée. À ses côtés, Maurice Bénichou offre un personnage trop réservé et distant pour que l'on croie réellement au désarroi de cet homme qui a tenté en vain d'oublier toute cette histoire.
Le texte est livré à bâtons rompus et les nombreuses phrases inachevées flottent entre les personnages. Devant un propos aussi délicat, on s'attendait à un affront plus musclé entre les deux personnages. Mais il n'en est rien. À l'exception de quelques bousculades sans conséquences, l'échange est civilisé. Après tout, ils se sont beaucoup aimés, semblent vouloir rappeler l'auteur et la mise en scène de Claudia Stavisky.
Blackbird ne met pas en scène la réconciliation de deux êtres blessés, mais bien deux personnes qui tentent avant tout de se réconcilier avec eux-mêmes.
POUR Y ALLER
QUOI ? Blackbird de David Harrover
OÙ ? Studio du CNA
QUAND ? Jusqu'au 26 septembre, à 20 h
RENSEIGNEMENTS ? À la billetterie du CNA ou chez Ticketmaster, au 613-755-1111










