La pièce du dramaturge norvégien Henrik Ibsen est présentée en allemand, surtitrée en anglais et en français ; pourtant le procédé n'en altère guère la représentation. Elle conserve tout au long des 2 h 15 son intensité - toute particulière, un peu décalée mais toujours percutante.
Hedda traîne les pieds dans un décor ultra-contemporain, revêt des allures dégingandées d'adolescente capricieuse, frêle et spontanée, fraîchement mariée à Tesman, sorte d'alter ego de Charles Bovary, en version intello. Il écrit, l'ennuie, jusqu'au jour où la promesse d'une vie traditionnelle confortable s'ébranle.
Quelle existence mener après la perte d'un emploi ? La situation de crise renvoie les idéaux de chacun dos à dos, poussant les personnages dans leurs extrêmes retranchements. Fantasmes et obsessions se cristallisent alors dans une scénographie éblouissante, intelligente, qui privilégie les reflets des jeux de miroirs et la pureté de l'esthétique moderne : un univers ordonné pour contenir l'agonie fulgurante des illusions, la destruction progressive des êtres, à l'image de cette légère pluie fine emprisonnée dans un mur transparent. Le plateau tournant contribue à révéler aux yeux du spectateur les différentes facettes des personnages avec une précision chirurgicale, et la mise en scène, tirée au cordeau, déploie toute la qualité du jeu d'acteurs à un niveau de précision et d'intensité qu'il est rare de rencontrer sur scène.
Modernisme
Une réussite qui doit pour beaucoup à la démarche d'Ostermeier de moderniser le texte d'Ibsen. L'abstraction des intérieurs bourgeois de la fin du XIXe sert à juste titre une mise en scène qui s'impose en se revendiquant témoin de son temps. À l'instar des accessoires, cellulaires et ordinateurs portables, lesquels, une fois allumés, concentrent tous les regards et sonnent résolument juste. Chaque élément présent sur scène trouve sa justification, comme ce long canapé, sur lequel les corps se tiennent droits ou s'avachissent, espace où la position médiane n'existe pas.
Sous la houlette d'Hedda Gabler, ou plutôt d'Ostermeier, les personnages sont entiers, voire caricaturaux, manipulés par une jeune épouse menant sans ménagement, tel un chef d'orchestre, le bal des relations hommes/femmes. Elle qui revendique haut et fort que l'amour, c'est kitsch, et que les fleurs empestent, a de quoi tenir de son aïeul, le général Gabler, qui lui céda ses pistolets. Et ces armes viennent agiter la promesse d'un peu d'action dans son monde désabusé, où gravitent tour à tour un amour de jeunesse noyé dans l'ivresse de l'alcool et des bordels, Loevborg, magistralement interprété par Kay Bartholomäus Schulze, un juge aux accents vaudevillesques, et deux femmes encombrantes, rivales de la sublime Hedda.
La tension dramatique joue, à chaque instant, du décalage entre l'âpreté des histoires tragiques nouées sur scène et une certaine légèreté omniprésente en ambiance de fond. Vidéo et musique pop ou techno donnent un nouveau souffle au huis clos.
C'est finalement dans les interstices du texte que la pièce prend forme, entre les multiples reflets, les faux-semblants, et les miroirs aux alouettes, que tout se construit et se déconstruit avec une fulgurance extraordinaire.
POUR Y ALLER
QUOI ? La pièce Hedda Gabler
OÙ ? Centre National des Arts
QUAND ? Jusqu'au 14 novembre, à 19 h 30
RENSEIGNEMENTS ? Billetterie du CNA, www.nac-cna.ca, ou chez TicketMaster, au 613-755-1111










