Rachid Ouramdane s'est toujours vu comme fils de colonisé, de par son père algérien. Au cours d'un voyage au Vietnam - ancienne Indochine - il a toutefois réalisé que certaines personnes sur place le percevaient comme un descendant de colons, à cause de sa nationalité française. « C'est assez symptomatique, d'être d'abord et avant tout vu à travers le filtre de notre identité nationale. Pour ma part, je suis issu de l'immigration, je suis un héritier du drame de la colonisation, je suis métissé. Mais dès que je franchis les frontières françaises, où j'ai grandi et habite toujours, mon identité se reconfigure en fonction de ce que les gens connaissent ou non de mon parcours », raconte le chorégraphe, joint en France.
Muni du carnet militaire de son père - qui, de l'Algérie, s'est retrouvé à combattre en Indochine, passant ainsi d'un pays occupé à un autre - Rachid Ouramdane a donc remonté le cours du temps, en confrontant son propre passé à l'histoire. De Saïgon à Hanoï, il est reparti sur les traces de son père pour pleinement ressentir l'héritage de la guerre et de la violence de l'occupation.
« Je voulais voir comment cette violence s'est déposée dans l'affect des gens, en fonction de leur âge, entre autres. Je voulais voir comment elle avait pu créer des identités diamétralement opposées. Car, si certaines personnes ont besoin de renouer avec leurs racines, d'autres préfèrent l'amnésie pour se construire, fait valoir Rachid Ouramdane. Face à la mémoire, est-ce qu'on la convoque ou est-ce qu'on la fuit ? Ce rapport au passé m'interpellait. »
Multimédia
Il a recueilli les témoignages de gens de tous les horizons, pour en faire la matière première de Loin... La pièce, qui marie danse, chanson, vidéo et audio, n'est pas une reconstitution de l'histoire, mais bien une exploration multimédia de comment celle-ci et les gens qui nous entourent peuvent façonner qui nous sommes. « Je convoque tous ces outils pour faire entendre les choses autrement, pour que le public reçoive ce qu'il connaît déjà différemment. Il n'y a rien d'analytique, dans cette démarche. Tout passe par le ressenti », prévient le chorégraphe.
Ainsi, le personnage au coeur du solo Loin... se métamorphose au gré des témoignages. « Il est recouvert des histoires des uns et des autres. L'un des témoins dans la pièce, par exemple, est un Vietnamien qui a grandi aux États-Unis en revendiquant sa différence. Son pays natal était devenu un lieu imaginaire qui lui permettait de s'accepter comme asiatique en territoire américain. Il a plus tard fait le choix de rentrer au Vietnam. C'est là que je l'ai d'ailleurs rencontré, et qu'il a réalisé à quel point il est Américain... explique Rachid Ouramdane. Comme quoi, le concept d'identité est multiple et en perpétuelle mutation. »
Autoportrait
Loin... est, à la base, un « autoportrait », confie-t-il. Exceptionnellement, toutefois, c'est Fabrice Lambert qui foulera les planches du Studio du CNA, au cours des prochains soirs, au lieu de Rachid Ouramdane. Car l'homme derrière le chorégraphe et le danseur a tendu d'autres racines : il est devenu papa, en janvier, d'un petit garçon, « qui donne un nouveau sens au métissage et à mon identité », conclut le créateur avec une touche de fierté et d'émotion audible dans la voix.
Pour y aller
OÙ ? Centre national des arts
QUAND ? Jusqu'au 20 mars, 20 h
RENSEIGNEMENTS ? Billetterie du CNA, www.nac-cna.ca, ou par Ticketmaster, au 613-755-1111











