L'impondérable

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Michel Gratton
Le Droit

Le facteur sournois qui tue. Dont on parle sans savoir où il se trouve, d'où il sortira. En politique, comme à la guerre, on doit toujours tenir compte de ces mystérieux impondérables, ces menaces dormantes contre lesquelles on ne peut à peu près rien, sauf encaisser.

Mais dans la course historique à la Maison-Blanche cette année, il en existe un qui éclipse tous les autres. Un impondérable au potentiel si massif qu'il pourrait, sans avertissement, faire la différence entre la victoire et la défaite pour le prodigieux Barack Obama.

 

La race

Reste-t-il encore suffisamment d'Américains de race blanche, d'origine latino ou asiatique, maladivement allergiques à un homme de race noire pour renverser toutes les prédictions et les sondages et transformer un triomphe assuré en une déconfiture humiliante pour tout le monde ?

Depuis des semaines, les médias américains tentent vainement de trouver la réponse. Mais, dans leurs plus savantes analyses, on sent qu'ils finissent toujours par deviner. La conclusion est pratiquement toujours la même : oui, c'est là, c'est latent, on le sent, mais il est impossible d'en évaluer la portée.

On nous parle de «l'effet Bradley».

C'est arrivé en 1982. Le maire noir de Los Angeles de l'époque, Tom Bradley, était candidat au poste de gouverneur de la Californie. Quelques jours avant l'élection, les sondages le donnaient gagnant par plusieurs points de pourcentage sur son adversaire de race blanche. Ces mêmes sondages affirmaient qu'une majorité de Californiens de race blanche avaient l'intention de voter pour Bradley.

Ils ont menti

Le jour du vote, Bradley a été défait par une mince marge. Les analystes ont été forcés de conclure que plusieurs électeurs de race banche avaient tout simplement menti lorsqu'on leur avait posé la question à savoir s'ils appuieraient un candidat de race noire. Plus encore, ils mentaient aussi après coup aux fameux « exit polls» que conduisent les réseaux de nouvelles pour tenter de connaître l'allure de la lutte avant l'annonce des résultats officiels.

Comment a-t-on su qu'ils mentaient ? Parce que les chiffres ne concordaient tout simplement pas. On ignore l'identité des menteurs. Mais il y en avait suffisamment pour faire basculer une élection gagnée d'avance.

Rappelons que la Californie est l'antithèse d'un état du Deep South intolérant. Il s'agit de l'état le plus libéral des États-Unis. Et il n'y a aucun doute que la Californie endossera Obama cette fois-ci, entre autres parce qu'on y vote démocrate les yeux fermés. Mais assurément aussi parce qu'il s'est écoulé plus de 25 ans depuis la défaite du maire Bradley. Le passage des générations change indéniablement les choses pour le mieux lorsque ça vient à la tolérance raciale.

Sauf qu'il y a eu d'autres exemples de «l'effet Bradley» au cours des décennies qui ont suivi. L'un des premiers candidats noirs à être candidat à la présidence, le charismatique Jesse Jackson, en a lui-même été victime dans la primaire du Wisconsin contre Michael Dukaikis, en 1988. Les sondages lui accordaient un tiers du vote blanc. Le jour du vote, il n'en a obtenu que le quart.

Plus récemment

Mais il existe aussi un incident plus récent et plus pertinent, qui s'est produit cette année dans la primaire de la Pennsylvanie, où Barack Obama et Hillary Clinton se livraient une lutte à finir.

On n'en a pas beaucoup entendu parler. Mais, durant les derniers jours de la campagne pour cette primaire, une chroniqueuse de Pennsylvanie avait osé déclarer en parlant du vote rural de son état : «Nous verrons s'ils détestent plus les noirs ou les femmes...» Hillary Clinton a remporté la Pennsylvanie par 10 points.

La même chose s'est produite en Ohio, où le vote rural conservateur compte beaucoup. En Indiana aussi. Ajoutons la Floride à cela et John McCain pourrait bien tricher la mort une autre fois.

Lorsque les journalistes en parlent avec Barack Obama, il joue bon joueur. Selon lui, même si le vote raciste existe, il sera annulé par la participation sans précédent massive du vote noir. MPlus encore, phénomène intéressant dans les sondages, plusieurs blancs entendent voter pour Obama parce qu'il est noir. C'est l'effet historique. Ces Américains qui veulent poser un geste éclatant pour prouver au monde qu'ils sont en fait le meilleur pays au monde en élisant un président noir moins de 150 ans après l'abolition de l'esclavage.

Tout ça est vrai. Sans parler du momentum d'Obama du fait qu'une forte majorité d'électeurs le croit plus capable de régler la crise économique et d'aider la classe moyenne (le gros des électeurs).

Des gens ordinaires

Mais il reste les menteurs. On ne parle pas là des racistes flagrants qui s'affichent parés d'un drapeau confédéré, ou d'une cagoule pointue blanche. On parle de ces gens ordinaires qui disent ne rien avoir contre les noirs ou contre Obama. On parle même et surtout de ceux qui sont convaincus n'avoir aucun soupçon d'intolérance en eux. Mais qui pensent, par exemple, qu'il est impossible pour un noir de penser et de réagir comme eux.

Ce ne sera pas là la raison de leur vote contre Obama. Ils trouveront une façon de rationaliser. Et ils continueront de mentir aux sondeurs.

La vérité est, qu'à deux semaines de l'élection, le républicain McCain ne tire tout de même de l'arrière que par six points, 50 à 44 %. Cinquante pour cent peut paraître suffisant pour gagner, mais pour un démocrate ce n'est pas nécessairement vrai. Al Gore a battu George Bush au suffrage universel en 2000, mais a perdu l'élection à cause de la division du vote.

McCain de son côté n'a pas besoin de 50 %. Le chiffre le plus préoccupant pour Obama est le 6 % d'indécis. Si ces électeurs se rangent de façon disproportionnée pour McCain, comme est arrivé avec «l'effet Bradley», n'importe quoi peut arriver.

Élection historique ou... pathétique ?

mgratton@ledroit.com

 

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