Embrouille pour trouver un successeur à Obama

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Michel Gratton
Le Droit

On peut toujours sortir le politicien de Chicago, mais on ne sort pas Chicago du politicien. Même Barack Obama, dans son auguste vertu, n'échappe pas au mauvais sort.

La ville qui est devenue il y a longtemps le symbole de tout ce qu'il peut y avoir d'immoral et d'infâme en politique américaine a été fidèle à elle-même à la fin de 2008. Et les ondes de choc de son plus récent scandale secouent les colonnes de la Maison-Blanche et réverbèrent dans le dôme du Capitol.

 

Il y a à peine un mois, Rod Blagojevich était un parfait inconnu à l'extérieur de son fief de l'Illinois. Si inconnu, en fait, que les journalistes des grands réseaux américains ne savaient pas comment prononcer son nom lorsqu'ils ont eu à le faire. Ils le savent maintenant mieux qu'ils ne l'auraient jamais espéré. Parce qu'ils ont eu à le dire chaque jour depuis plus d'un mois.

Rod Blagojevich, gouverneur démocrate de l'Illinois et politicien de Chicago, est aujourd'hui une triste vedette de renommée nationale et, même internationale, la risée du monde entier. Il est l'acteur principal et le metteur en scène d'un spectacle vaudevillesque qui risquait d'éclabousser comme jamais la cérémonie d'assermentation de Barack Obama à la présidence, le 20 janvier... jusqu'à ce que le caucus sénatorial démocrate en entier ne s'écrase lâchement devant cette vulgaire petite brute.

Accusation

Acte i de cette tragi-comédie : le 9 décembre dernier l'insigne gouverneur est mis sous arrestation par le FBI et accusé par le département fédéral de la Justice, entre autres, d'avoir sollicité des pots-de-vin en retour de faveurs. L'affaire n'aurait pas fait le tour de la Terre n'eût été du fait qu'une des accusations touche le siège de sénateur laissé vacant par nul autre que Barack Obama.

Autre caprice singulier de la démocratie américaine, lorsqu'un siège de sénateur devient disponible en milieu de mandat, il revient au gouverneur de l'état de choisir un successeur. C'est un pouvoir aux répercussions massives. Premièrement, parce qu'un sénateur devient très souvent la personne la plus puissante de son état, sans parler de son influence sur les questions nationales, et que plusieurs sont indélogeables à vie une fois élus.

Or, Blagojevich, qui joue allégrement à la politique chicagoesque avec toute la grâce d'un bagarreur au hockey, n'est pas du genre à donner quelque chose d'aussi précieux pour les beaux yeux de quiconque, président ou non. Le FBI l'a pincé par écoute électronique en train de clamer qu'il ne nommerait pas un candidat au poste d'Obama qui ne voulait rien lui donner en retour. Préférablement de l'argent. Pour sa caisse électorale qui va Dieu sait où.

De partout, dont de sa propre assemblée législative, on réclame sa destitution et son départ immédiat du poste de gouverneur. Le leader des démocrates au Sénat déclare que ses collègues ne laisseront jamais un sénateur nommé par Blagojevich siéger à Washington. Barack Obama abonde dans le même sens.

De façon générale, on s'attend à ce qu'il cède sous l'intense pression.

Personne ne pouvait alors s'imaginer que le gouverneur de l'Illinois oserait non seulement s'accrocher à son poste, mais qu'il irait jusqu'à nommer le nouveau sénateur alors qu'il a le président élu, le Sénat américain et l'opinion publique massivement contre lui. C'est donc précisément ce qu'il a fait. En plein temps des Fêtes, le 30 décembre dernier, Blagojevich appelait une conférence de presse pour annoncer qu'il avait choisi le successeur de Barack Obama.

Ratoureux

Et le ratoureux, fort de la loi de la rue, l'a fait avec panache. Il n'a pas choisi le dernier venu. Roland Burris, un ex-procureur général de l'Illinois, homme politique de 71 ans très respecté de Chicago, est aussi de race noire. Il serait, comme l'était Obama, le seul afro-américain membre du Sénat, où la minorité a toujours été grossièrement sous-représentée.

En état de choc, les sénateurs démocrates continuent de fanfaronner en jurant qu'ils ne laisseront pas Burris s'installer dans leur éminente enceinte. Le leader de la majorité démocrate, Harry Reid, affirme qu'il demandera au sergent d'armes du Sénat de l'empêcher d'entrer et qu'on fera venir la police si nécessaire.

Acte ii : dans un cirque médiatique démentiel, Burris s'amène au Capitole la semaine dernière pour prendre le siège qui lui revient de droit, dit-il. Comme promis, le sergent d'armes lui bloque le chemin. Barack Obama est d'accord.

Incident loufoque vite oublié ? Pas tout à fait. Burris refuse d'abdiquer. Ses avocats, armés de la Constitution, s'abattent sur des sénateurs démocrates médusés, incapables de comprendre pourquoi ils ne semblent intimider personne. Obama est muet.

Pendant ce temps, vendredi dernier en Illinois, le Congrès de l'état vote en faveur de la destitution du gouverneur. Blagojevich réplique en récitant de la poésie en conférence de presse.

Acte iii : le Sénat démocrate capitule et change d'idée. Roland Burris sera sénateur de l'Illinois. Pourquoi battre cette humiliante retraite ? Deux raisons qu'on n'avouera pas : D'abord pour éviter de ruiner l'assermentation du président Obama, mais surtout, pour éviter une élection partielle pour le poste d'Obama que les Républicains pourraient bien arracher dans les circonstances. Rien à voir avec le meilleur intérêt du peuple.

Barack Obama au fond n'a rien à voir avec ce spectacle disgracieux. Sauf que c'est son ancien siège et qu'il a eu le malheur de s'en mêler alors qu'il a une multitude d'autres chats à fouetter. Il vient peut-être d'apprendre une grande leçon : quand il pleut sur un président, c'est à boire debout.

 

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