Descendant de noirs antillais, Trevor Phillips a fait cette remarque dans le cadre du 10e anniversaire d'un rapport sur le meurtre d'une jeune londonien noir, Stephen Lawrence, dans lequel la police est fustigée pour son «racisme institutionnel». Raciste, elle l'était à l'époque. Mais ayant vécu à Londres la moitié de ma vie, je pense que l'affirmation de Trevor Phillips est juste. Les choses ont changé.
Lucinda Platt, de l'Institut de recherche sociale et économique de l'Université d'Essex, est du même avis. Elle vient de publier un rapport dans lequel on apprend qu'en Grande-Bretagne, un enfant sur cinq appartient désormais à une minorité ethnique. Et qu'un sur 10 vit dans une famille métisse. La première statistique pourrait simplement confirmer les craintes d'Enoch Powell, il y a 40 ans. La seconde vient prouver qu'il s'est trompé sur toute la ligne.
Powell est un politicien conservateur qui a prononcé un fameux discours en 1968, prédisant une guerre des races si le Royaume-Uni ne mettait pas fin à l'immigration des populations non blanches provenant de l'ancien empire. Il avait habillé ses paroles de citations classiques, mais le message était sans équivoque : «Quand je regarde devant moi, je suis plein d'appréhension. Comme les Romains, je semble voir 'le Tibre empli d'une écume de sang'«.
Des craintes
«Ce phénomène tragique et ingérable que nous observons avec horreur outre-Atlantique, poursuivait Enoch Powell en référence aux émeutes raciales qui ont dévasté beaucoup de grandes villes américaines après l'assassinat de Martin Luther King [...], est en train de nous tomber dessus, ici, par notre propre volonté et notre propre négligence. En fait, il est presque arrivé. En termes de chiffres, [la proportion de la population britannique non blanche] sera équivalente à celle de la population non blanche des États-Unis bien avant la fin du siècle. Même aujourd'hui, seule une action résolue et urgente nous permettrait de l'éviter.» Ce politicien a vite été exclu du cabinet fantôme, mais un sondage réalisé peu après a révélé que 74 % de la population britannique partageait ses craintes.
Quarante ans plus tard, la Grande-Bretagne ressemble plus ou moins à ce qu'avait prévu Powell : la proportion de citoyens britanniques non blancs équivaut à peu près à celle des États-Unis. Mais les Britanniques ne s'«entretuent» pas, comme Powell l'avait annoncé. Au contraire, ils s'épousent.
Chez les enfants britanniques d'origine indienne, 11 % vivent dans une famille où un des parents est blanc. Chez ceux d'origine chinoise, 35 % ont un parent blanc. Parmi les enfants ayant une descendance noire antillaise, 49 % ont un de leur parent blanc. Y compris mes voisins immédiats, d'ailleurs.
Sur les 32 «boroughs» (arrondissements) de Londres, tous comptent au moins 10 % de populations non blanches. Seuls trois atteignent - tout juste - les 50 %. Malgré l'euphorie immanquable qui a suivi l'investiture de Barack Obama, le paysage urbain de New York, Los Angeles ou Chicago est radicalement différent.
Pas plus vertueux
Cela ne prouve pas que le peuple britannique soit plus vertueux que les Américains, mais seulement que des gens de différentes races peuvent vivre ensemble confortablement. Et qu'ils peuvent même complètement faire abstraction de la «race» dans le choix de leur partenaire, À condition qu'il n'y ait pas d'héritage d'esclavage fondé sur la race.
Les «émeutes raciales» qui ont secoué la France en 2005 et en 2007 ont suscité beaucoup de débats au sujet de l'échec de la France concernant l'intégration de ses immigrés. Mais parmi ces jeunes en colère, il y avait aussi beaucoup de blancs. Il en a été de même pour les «émeutes raciales» de Brixton (quartier de Londres) en 1981. Il s'agissait en fait d'une protestation contre la police, et les blancs étaient les bienvenus. Beaucoup s'y sont d'ailleurs joints.
L'Europe de l'Est est différente. Les personnes non blanches y sont beaucoup plus rares, d'où la présence d'un racisme bien plus fort. Mais la Grande-Bretagne et, dans une moindre mesure, la France, ressemblent plutôt au Canada. Voilà un autre pays où, il y a seulement 50 ans, vivaient 98 % de blancs, mais qui présente désormais une diversité raciale équivalente ou supérieure à celle des États-Unis. Pourtant, cela ne pose pas de problème à la plupart des jeunes. En fait, Londres et Toronto sont probablement les deux villes les plus adaptées pour élever des enfants métis.
Cela n'enlève rien à l'exploit qu'ont réalisé les Américains en élisant un noir à la présidence. Car c'y était particulièrement délicat, là où l'histoire a joué un rôle néfaste. Les Américains ont, à ce titre, beaucoup de mérite. Et un grand bravo aux Britanniques et aux Canadiens, qui montrent que la race n'a aucune espèce d'importance quand l'histoire ne vient pas s'en mêler.
Gwynne Dyer est un journaliste indépendant canadien, basé à Londres, dont les articles sont publiés dans 45 pays. Son dernier livre, Futur Imparfait, est publié au Canada aux Éditions Lanctôt.
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