Pourvu que Copenhague échoue

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Gwynne Dyer
Le Droit

Parfois, le mieux est l'ennemi du bien. Parfois aussi, le «pas trop mauvais» est l'ennemi du genre humain! C'est pour cela que Jim Hansen, le directeur de l'Institut Goddard de la NASA pour les études spatiales et l'un des plus éminents climatologues au monde, souhaite que la conférence internationale sur le climat soit un échec.

«L'approche est si fondamentalement mauvaise qu'il vaut mieux reconsidérer la situation» a-t-il récemment confié au Guardian. Il a raison, et la plupart des négociateurs qui seront présents à Copenhague le savent. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les négociations internationales fonctionnent souvent de cette façon. Presque toutes les parties prenantes ont une idée de ce que devrait être un accord véritablement juste et efficace, mais elles se sentent condamnées à se contenter d'un texte bien moins satisfaisant. Dans ce cas précis, un accord équitable et efficace doit prendre en compte le contexte historique. Il devrait ressembler à ceci.

 

Les pays industrialisés riches devraient réduire radicalement leurs émissions de gaz polluants: une réduction de 40% d'ici 2020, par exemple, et d'encore 40% d'ici 2035. Les pays en voie de développement plafonneraient la hausse de leurs émissions à un niveau qui ne soit pas bien supérieur à leur niveau actuel. Mais on doit autoriser leur croissance économique, ce qui implique qu'ils auront besoin de plus d'énergie.

Cette énergie supplémentaire doit être propre, sans quoi ils dépasseront leur plafond. Leur nouvelle énergie devrait donc être issue d'éoliennes, ou de centrales nucléaires, par exemple. Des systèmes plus coûteux que les centrales à charbon qu'ils utilisent actuellement. Qui paiera la différence? Les pays riches, par transferts technologiques et des financements directs.

Un tel accord, quoique déséquilibré, serait en fait équitable, car il faut prendre en compte l'aspect historique.

Au début du xixesiècle, la concentration de CO2 dans l'air était de 280 parties par million (ppm). Elle est aujourd'hui de 390 ppm, et quatre cinquièmes de ce CO2 supplémentaire ont été rejetés par les ancêtres du milliard d'habitants actuels des pays développés. Le point de non-retour, à partir duquel nous risquons d'être en face d'un réchauffement incontrôlable, se situe à une hausse de la température moyenne mondiale de deux degrés Celsius, soit 450 ppm de gaz carbonique.

La seule marge de manoeuvre qu'il nous reste est bien mince. Et en poursuivant normalement nos activités, nous atteindrons les 450 ppm en moins de trente ans. Toute la croissance économique des pays en développement rapide, comme la Chine, l'Inde et le Brésil doit tenir dans cet étroit espace de 60 ppm, que les pays développés ont laissé. D'où la nécessité d'un déséquilibre dans l'accord post-Kyoto.

Politiquement, il est encore impossible de faire accepter un tel accord aux pays développés, dont la plupart font mine d'ignorer le contexte historique. Ce qui sera sur la table des négociations à Copenhague, c'est une version bâtarde de l'accord qui permettra aux pays riches de s'acheter le droit de continuer à émettre des grandes quantités de gaz à effet de serre en finançant l'énergie propre des pays pauvres et d'autres réductions d'émissions dans ces pays.

La conférence de Copenhague ne débouchera assurément pas sur le bon traité. Le danger est qu'il emprisonne le monde dans un accord inadéquat, qui ne laisse aucun espace politique pour qu'on puisse y revenir ultérieurement et en faire un accord adapté. L'opinion publique fait d'importants progrès de compréhension dans un domaine aussi complexe que le changement climatique. Et cet accord asymétrique qui, politiquement, ne passe pas aujourd'hui, pourrait être plus facile à défendre dans à peine un ou deux ans.

La meilleure issue possible à Copenhague serait donc qu'on y fasse une retentissante déclaration de principes. Et qu'on s'accorde pour revenir discuter et négocier dur au cours des 12 ou 18 prochains mois. Puisque le Congrès américain n'a toujours pas ordonné de réduction des émissions de gaz à effet de serre aux États-Unis et que le Canada s'efforcera de torpiller les initiatives, il est tout à fait possible que les choses se passent ainsi.

Le dernier livre de Gwynne Dyer, Alerte changement climatique: la menace de guerre (Climate Wars) est récemment paru au Canada aux Éditions Laffont.

 

Onze bonnes raisons de tenir la Conférence de Copenhague

Ça chauffe!

Malgré de rares dissidences, les scientifiques ont atteint un consensus autour de l'hypothèse du réchauffement de la planète. Non seulement les données indiquent-elles une hausse des températures de 0,74*C depuis un siècle, mais cette tendance semble s'accélérer: 10 des années les plus chaudes dans le monde depuis 1980 ont été enregistrées depuis 13 ans.

L'homme montré du doigt...

Les 500 scientifiques ayant contribué au plus récent rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) sont arrivés à la conclusion que la quasi-totalité de la hausse de température observée dans la seconde moitié du xxesiècle est «très probablement» (probabilité supérieure à 90%) imputable à l'action humaine, c'est-à-dire aux émissions de gaz à effet de serre que nous produisons quotidiennement.

2, 3 ou 4 degrés?

Le plus récent rapport du GIEC conclut que la température moyenne de la Terre pourrait augmenter de 2 à 4*C d'ici à la fin du siècle, la meilleure estimation étant de 3*C. Or au-delà de 2*C, les conséquences des changements climatiques pourraient être soudaines et irréversibles, selon les scientifiques.

Trop concentré

La concentration de gaz carbonique dans l'atmosphère dépasserait actuellement les 385 parties par million, un taux qui excède «largement» celui des 650000 dernières années, selon le GIEC. Augmentant de 2 ou 3% par année depuis une décennie, cette concentration doit absolument être stabilisée à 450 parties par million si l'on souhaite éviter des changements climatiques dangereux.

Kyoto est un échec...

Le protocole de Kyoto enjoint aux pays industrialisés de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 5,2% par rapport à leur niveau de 1990, et ce, pour la période 2008-2012. Or à ce jour, c'est plutôt l'inverse qui s'est produit! Les émissions des pays ayant signé Kyoto ont crû de 11,2% entre 1990 et 2007 (si l'on excepte les pays du bloc de l'Est, victimes de la désindustrialisation).

...Kyoto est une réussite

Malgré la hausse des gaz à effet de serre, on peut applaudir Kyoto pour plusieurs raisons, à commencer par son effet pédagogique. Si vous lisez ces lignes, c'est qu'il y aura une conférence internationale, qu'il y a eu Kyoto, que nous avons collectivement discuté du sujet. Kyoto a aussi permis à la technologie de se développer et à la connaissance scientifique de circuler.

L'effet domino

Le Grand Nord, au Québec comme ailleurs, se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète: la hausse du dernier siècle a atteint 1,5*C, comparativement à 0,74*C. Cela en raison de l'albédo terrestre, c'est-à-dire la réflexion de la lumière par la glace. L'Arctique est ainsi victime d'un effet domino: moins de glace, moins d'effet réfléchissant, plus d'accumulation de chaleur et ainsi de suite.

La fin du hockey extérieur

Si rien n'est fait pour réduire l'emballement du climat, le Canada connaîtra une augmentation de la gravité et de la fréquence des inondations, des tornades et des sécheresses, une migration vers le nord du saumon du Pacifique, une prolifération des insectes dans les forêts, estime la Fondation canadienne pour les sciences de l'atmosphère (FCSA) qui prédit même la fin du ski alpin, du sirop d'érable et des patinoires extérieures!

Victimes, mais pas responsables

Le Grand Nord sera grandement touché par le réchauffement, mais les pays les plus pauvres de la planète le seront encore plus. Si bien que les principales victimes seront celles qui ont le moins contribué au problème. Les pays industrialisés sont responsables de 76% des gaz à effet de serre émis depuis 1850, selon l'Institut des ressources mondiales.

Le possible «trou»

La première phase du protocole de Kyoto vient à échéance en 2012, ce qui donne peu de temps pour préparer un traité subséquent sans qu'il y ait de «vide» entre les deux. Or, qui dit «vide» dit «incertitude», chose que les décideurs politiques et économiques abhorrent. Ces derniers retirent habituellement leurs billes dans pareille situation.

Les limites de la techno

Certes, on peut réduire l'impact des changements climatiques en favorisant des énergies vertes. Mais ces dernières ne pourront répondre à une demande toujours plus grande. Car, fait peu connu, l'éolien et le solaire nécessitent des étendues immensément vastes, 300 fois plus que l'extraction de combustibles fossiles. D'où l'importance de réduire les émissions de multiples façons à la fois.

Le Canada, un cancre

Bien que sa signature apparaisse au bas du protocole de Kyoto, le Canada a vu ses émissions de gaz à effet de serre croître depuis 1990. Le plus récent bilan national chiffre les émissions totales en 2006 à 721 mégatonnes de gaz à effet de serre, soit une hausse de 22% par rapport aux niveaux de 1990. Ce niveau est donc 29% supérieur à la cible du pays fixée par Kyoto: une réduction de 6% dans la période 2008-2012.

Nouveau traité pour 2012

Par-dessus tout, la conférence de Copenhague servira à réunir la communauté internationale autour d'un objectif commun: mettre au point un successeur au protocole de Kyoto, dont la première phase vient à échéance en 2012. Même s'il semble de plus en plus probable que Copenhague devienne une ultime étape avant l'adoption d'un tel traité, en 2010, il n'en reste pas moins que ce sommet sera celui où les pays devront s'engager pour l'avenir.

LA PRESSE

 

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