Le patron de General Motors, Rick Wagoner, a un culot bien aiguisé pour lancer une telle énormité, devant des sénateurs américains auxquels il quémandait 25 milliards $ au nom de l'entreprise qu'il dirige, ainsi que de ses deux concurrents, Chrysler et Ford. Non seulement souhaitait-il une aide de l'État, il ne précisait pas vraiment à quoi elle servirait.
À faire le pont pendant les prochains mois, à acheter du temps, à payer les factures les plus en souffrance de leurs fournisseurs, il faut croire. Pas étonnant que les sénateurs l'aient envoyé paître. Des deux côtés de la Chambre, ils ont été clairs : pas d'argent sans un plan.
Les Canadiens ressentent beaucoup de cynisme devant les appels à un sauvetage financé par les contribuables, spécifiquement parce que les constructeurs américains sont en grande partie responsables de leurs propres malheurs. Ils ont gaffé pendant des années, et la crise financière vient de les prendre en étau.
Pire, ils n'ont pas appris des gaffes que leurs prédécesseurs ont commises au début des années 1980, lorsque l'écho de la première crise pétrolière s'est fait sentir. General Motors, Ford et Chrysler ont alors tous frôlé la faillite. Le scénario se répète.
L'aveuglement de M. Wagoner étonne autant qu'il peut scandaliser. Comment peut-il être aussi insensible à la première statistique de son industrie : les ventes. Les trois grands enregistraient collectivement plus de 75 % des ventes en Amérique du nord il y a 20 ans, ce qui laissait 25 % aux Asiatiques et aux Européens. Ensemble, ils ne font plus 50 % aujourd'hui. Depuis 15 ans, General Motors a vu ses parts de marché fondre de 34 à 22 %, et Toyota l'a doublé comme principal vendeur de véhicules en Amérique du Nord.
Le choc de la première crise pétrolière a stimulé une poussée d'inspiration chez Chrysler, qui a imaginé deux catégories de véhicules ? les petites « K-cars » et la minifourgonnette ? qui lui ont permis de retrouver la rentabilité pendant un bout.
Mais l'essor économique depuis 1990 a rendu les consommateurs plus riches et moins conservateurs dans leurs goûts. Plutôt que de préparer la prochaine crise, le manque de vision des trois grands les a limités à surfer sur la vague en offrant des véhicules plus gros, plus lourds, plus performants... parce que plus payants.
Ayant passé tout l'été à danser sur une prospérité retrouvée (mais fragile), les constructeurs américains se sont trouvés bien dépourvus lorsque la bise fut venue, comme a dit La Fontaine.
Aujourd'hui, ils souhaitent 25 milliards $ pour braver quelques mois de tempête, dans l'espoir que ce sera suffisant jusqu'à une reprise de l'économie américaine. On peut en douter : ils ont perdu quatre fois plus au cours de la dernière année et rien n'indique que la saignée s'arrêtera de sitôt. En ce sens, mettre de l'argent dans le secteur de l'automobile équivaut-il à le jeter dans un puits bien profond, avec un bien mince espoir d'en revoir la couleur ? Cette réponse, ce sera aux citoyens américains de se la donner, via leurs élus.
Au Canada, les contribuables ne doivent pas se conforter à l'idée que c'est le problème de nos voisins du sud. Car une demande similaire, à la hauteur du marché automobile canadien, circule déjà. Ce serait une affaire de 3,5 milliards $.
Ce serait bien de dire à ces chefs d'industrie sans vision qu'ils aillent se faire cuire un oeuf. Mais 400 000 emplois au Canada en dépendent, et la santé financière de plusieurs communautés, toutes en Ontario. C'est pourquoi des maires ontariens ont fait une sortie en appui à l'industrie automobile, hier. Ils savent trop bien que la pyramide financière des villes sera ébranlée si les emplois se volatilisent par dizaines de milliers. Ajoutez à cela des concessionnaires automobiles à la grandeur du pays, personne ne serait à l'abri.
Les gouvernements fédéral et de l'Ontario doivent s'asseoir avec GM, Ford et Chrysler et négocier une sortie de crise, sertie d'un solide plan pour des véhicules plus verts. Et exiger des actions en retour de l'aide financière afin de profiter à sa juste valeur d'une reprise de l'industrie, si elle arrive.











