Elle est à Toronto, à la mi-février, lorsqu'elle lance cette suggestion à un panel de ministres du gouvernement McGuinty. Étonnamment, l'affaire mettra deux bonnes semaines avant de s'ébruiter. Pourtant, la proposition était grosse par ses impacts : elle touche toutes les régions de l'Ontario, ses 2,1 millions d'élèves, ses 72 conseils scolaires. Fondre ces 72 entités en une seule n'est pas sans conséquence.
Mme Charlebois est d'avis que le temps est venu d'y réfléchir parce que «nous sommes rendus à ce point dans le contexte de la récession». Pour des motifs financiers, donc. Dans son seul territoire municipal, quatre conseils voient leurs autorités se juxtaposer : un conseil catholique francophone, un conseil public francophone, un conseil catholique anglophone et un conseil public anglophone. Quatre directions d'éducation, quatre politiques différentes, quatre administrations différentes... et, en bout de ligne, la partie la plus évidente : quatre autobus jaunes.
Dans un scénario un peu tiré par les cheveux, mais pas impossible, ces quatre véhicules peuvent se suivre dans une même rue pour ramasser quatre voisins qui fréquentent quatre écoles différentes. Quatre conseils, quatre factures au lieu d'une seule !
Si c'est seulement dans ce sens que la mairesse Charlebois est intervenue, elle a besoin d'un petit rappel historique sur l'importance pour la communauté francophone d'être dotée de ses propres écoles et de ses propres politiques de gestion. Il a depuis longtemps été démontré que les francophones de l'Ontario ont tout à perdre s'ils ne contrôlent pas leurs écoles, leurs budgets et leurs avenirs.
Pas question de remettre entre les mains de la majorité anglophone la mainmise sur le système d'éducation en français, acquise de guerre lasse. Sa proposition vise à subordonner un volet francophone et un volet anglophone sous la coupe d'un gigantesque conseil scolaire qui serait de toute évidence dirigé par une majorité de conseillers anglophones. Les élèves de langue française ne sont tout de même que 90 000 en Ontario, contre 2 millions de langue anglaise.
Sans parler de la protection constitutionnelle dont jouit la communauté francophone et qui a vu la création des 12 conseils scolaires de langue française (huit catholiques et quatre publics) en 1997, il y a 12 années à peine ! Bref, les francophones commencent à peine à jouir des bénéfices d'une administration dans leur langue de A à Z que déjà cet appel de Mme Charlebois vise à les démanteler...
Culture religieuse
Et si encore c'était vrai, toute cette perspective d'économies d'échelles ! Mais on a vu par ailleurs que, dans d'autres domaines - comme les fusions dans le domaine municipal - elles n'ont certes pas fourni autant de bienfaits financiers que le contribuable était en droit de s'attendre, ou s'était fait promettre. Nous ne reviendrons pas ici sur l'évanescence de ces économies. Mais permettez-nous d'en douter.
Le dernier volet de la suggestion de Mme Charlebois, c'est la fusion des conseils catholiques et publics. Le Québec est passé à un système totalement laïc en 1998. Mais même dans la Belle Province, où la pratique religieuse n'atteint pas 10 %, est accueillie par un tollé toute intervention qui affecte un tant soit peu la très petite place qui reste au catholicisme (dans les cours d «Éthique et culture religieuse», notamment). L'Ontario français, de toute évidence, est loin d'avoir rompu autant ses liens avec l'église catholique que le Québec ne l'a fait depuis la Révolution tranquille.
Un jour, sans doute, la fusion des conseils scolaires se fera en Ontario sur des bases linguistiques. Cela commence par des échanges de service, des partenariats. Puis, quelqu'un, quelque part, lancera l'idée. Comme Jeanne Charlebois l'a fait. Mais visiblement, le temps n'est pas encore venu.
pjury@ledroit.com











