Des mois après les premières mauvaises nouvelles d'un ralentissement, puis d'une réelle récession, les effets négatifs se cristallisent. Cette semaine, c'est la situation troublante de la papetière AbitibiBowater qui a fait les manchettes. L'entreprise se bute avec une dette accumulée de 6 milliards $ US et les efforts de refinancement échoppent. Est ainsi remise en cause toute la viabilité de l'entreprise, qui englobe l'usine que les Gatinois ont longtemps appelée tout simplement « le moulin », le long du boulevard Maloney, dans le secteur Gatineau.
Au Canada seulement, 12 000 employés représentés par le Syndicat canadien des communications, de l'énergie et du papier craignent pour leur gagne-pain. Dont les 400 de l'usine de Gatineau. Avec raison. Le SCEP demande aux gouvernements de venir en aide à l'industrie financière comme il l'a fait pour le secteur automobile : il s'agit là d'un débat de fond qui mérite évidemment d'être tenu. Mais au-delà de cette industrie, c'est le sort de toutes les caisses de retraite du pays, et de leurs millions de cotisants, dont il faut aussi s'occuper.
Selon le journal Le Quotidien, publié dans LeDroit vendredi, il y a 8900 retraités d'AbitibiBowater au Québec. Pour compliquer les choses, ils sont réunis au sein de 20 régimes de retraite différents, qui témoignent du nombre de prises de contrôle qui ont mené à ce qu'est AbitibiBowater aujourd'hui, comme la CIP, la Belgo, l'Abitibi-Price, la Price Brothers, la Bowater, la Donohue, la Consolidated-Bathurst, etc. Le sort des retraités est plus critique que celui des travailleurs car si ces derniers, qui n'ont pas l'âge de la retraite, peuvent toujours espérer dénicher un autre emploi. Les retraités n'ont pas ce loisir : leurs revenus sont plafonnés. Nous voyons mal comment un homme de 78 ans, s'il a encore l'énorme bénéfice de la santé, retournerait sur le marché du travail pour suppléer à des revenus de retraite qui ont fondu.
Les caisses de retraites de l'AbitibiBowater sont menacées. Celle de bien d'autres entreprises peu solvables également. C'est entre autres le cas dans l'industrie automobile. Les retraités de l'AbitibiBowater ont tout autant de raisons de s'inquiéter de leur avenir que les retraités de General Motors ou Chrysler, ou des sociétés minières plombées par la crise économique mondiale.
Bien avant la crise, les régimes de retraite souffraient déjà de sous-financement. De l'ordre de 15 à 20 %, selon le journal Les Affaires, en janvier dernier. La crise a certainement creusé ce trou parce que trop d'entreprises, confrontées à leur survie, n'avaient assurément pas les sous pour renflouer leurs caisses de retraite. C'était le moindre de leurs soucis. Ottawa a tout de même reconnu la situation difficile dans laquelle se retrouvaient les entreprises sous juridiction fédérale (les banques, les entreprises de télécommunication, les sociétés de transport, par exemple) en assouplissant les règles. Tout déficit de solvabilité doit être comblé en 10 ans plutôt que cinq. Une entreprise chancelante, qui arrivait à la fin de sa période de grâce, bénéficie ainsi d'un sursis de cinq ans. La ministre québécoise des Finances, Monique Jérôme-Forget, a prévu des mesures similaires dans son énoncé économique de janvier dernier.
Le recul des marchés boursiers, par ailleurs, a empiré la situation des caisses de retraite. Jeudi, la caisse des enseignants de l'Ontario a annoncé une perte de - 18 % en 2008, une baisse des actifs de 21 milliards $. C'est grave mais pas autant que celle de la Caisse de dépôt et placement du Québec, avec ses pertes de 39,8 milliards $, un repli de 25 %.
Les gouvernements doivent trouver une manière de protéger la solvabilité des régimes de retraite. Doivent-ils en être les ultimes gardiens, le rempart de dernier recours dans les cas d'entreprises insolvables et de leurs régimes de retraite insolvables, comme GM ou AbitibiBowater ? Ce serait triste que les contribuables viennent ainsi à la rescousse d'entreprises qui ont mal géré leurs obligations de retraite - c'est ce qu'a accusé Ken Georgetti, du Congrès du travail du Canada, qui a accusé les entreprises d'« irresponsabilité corporative » pendant tout le dernier boom économique. D'un autre côté, qui d'autre peut venir à la rescousse ? Le débat est ouvert.










