Personne ne voulait d'élection estivale, sauf peut-être quelques cracks de politique qui n'en ont jamais assez. Dans ce contexte particulier, il fallait que le chef libéral Ignatieff et le chef conservateur Harper trouvent une manière de sauver la face... et leurs idées en même temps. Ce qui n'était pas un mince défi. Faire accepter un marché gagnant-gagnant à ces deux adversaires politiques qui se crient des noms depuis des mois relevait de la haute voltige. En réalité, c'était une commande impossible. Et comme le premier ministre Harper avait le gros bout du bâton, c'est lui qui a gagné. Il n'a finalement rien vraiment concédé. Le comité bipartite qui examinera les modifications à apporter au régime de l'assurance-emploi ne se mettra au travail qu'en septembre et les Canadiens seront alors trois mois plus près de la prochaine élection fédérale, et trois mois plus près d'une sortie de récession économique. Les priorités politiques et sociales de septembre risquent d'être donc bien différentes de celles de juin. Et ce gouvernement conservateur auquel certains ne donnaient que quelques semaines à vivre, il n'y a pas si longtemps, vient d'obtenir un sursis de plusieurs mois. Les Canadiens pourraient donc se rendre jusqu'au printemps 2010 avant de vivre une autre élection fédérale.
Cela ne fera peut-être alors que 18 mois depuis le dernier scrutin de septembre 2008, mais il faut se rappeler qu'ils ont failli hériter d'un gouvernement de coalition en janvier dernier, et que dès que Michael Ignatieff a été confirmé comme successeur de Stéphane Dion, des rumeurs prévoyaient une élection à l'automne 2009. Tout cela rappelle la vérité politique que les gouvernements de coalition sont par définition des administrations de courte durée qui tombent à la moindre jambette.
M.Ignatieff a bluffé au maximum, lundi, en menaçant de défaire le gouvernement de M.Harper s'il ne satisfaisait pas favorablement quatre conditions libérales: bilan des dépenses d'infrastructures, dépenses à venir pour les 120 prochains jours, réforme de l'assurance-emploi et isotopes médicaux.
Stephen Harper a longtemps été qualifié de stratège de haut niveau. Il a vu à travers le jeu de Michael Ignatieff, mais en réalité, c'était facile. Ce dernier avait dit et redit que les Canadiens ne voulaient pas aller en élection et qu'il ferait tout en son pouvoir pour faire fonctionner la Chambre des communes. Admettons que c'est plus facile de déjouer l'adversaire quand on sait son intention finale. M.Harper n'avait qu'à montrer un peu de bon vouloir et c'était lui qui marquait, pas les libéraux.
Il a commencé par contourner un premier obstacle, celui des isotopes médicaux. Comme ça ne faisait pas partie des crédits budgétaires, la question a été virée au-dessus de la bande.
Puis, les dépenses d'infrastructure. Depuis des semaines, les conservateurs multiplient les annonces d'investissements à travers le pays, il n'était pas trop difficile de convaincre l'adversaire libéral que l'argent sortirait des coffres sous peu, dès que la machine bureaucratique prendrait son rythme, dès que les obstacles s'évaporeraient, dès que tous les partenaires les gouvernements provinciaux et municipaux, notamment s'aligneraient dans le même sens.
Restait l'assurance-emploi. Stephen Harper a eu recours à un des plus vieux trucs dans le répertoire d'un économiste, celui du comité d'étude. Michael Ignatieff voulait tellement éviter une élection qu'il est volontiers rallié à la proposition conservatrice. C'est ainsi que le bluff de lundi a commencé à se dégonfler dès mardi, et s'est évaporé totalement mercredi.
Dans tout cela, le chef des Bleus en profite sur tous les tableaux. Ça ne coûte rien à son gouvernement déjà empêtré dans l'encre rouge. Ça calme les libéraux qui peuvent se vanter d'avoir fait progresser le dossier de l'assurance-emploi au bénéfice des Canadiens éprouvés par la crise économique. Et ça lui donne un argument pour contrer ses adversaires qui le "démonisent" en homme de droite entêté et intraitable.
Donc score final: Stephen Harper 3, Michael Ignatieff 0.










