Le doigt dans la digue

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Pierre Bergeron
Le Droit

Le site de réseautage social Facebook ne peut prendre à la légère les observations et recommandations du Commissariat à la vie privée du Canada afin de protéger plus adéquatement ses abonnés, dont 12 millions de Canadiens mais également 250 millions d'internautes participants de par le monde.

Si le Commissariat vise essentiellement les abonnés canadiens de Facebook, ses recommandations demeurent pertinentes pour tous les internautes et pour tous les sites de ce genre. Comme MySpace, Facebook est beaucoup plus qu'un phénomène passager. Il a été fondé en 2004 à l'Université Harvard comme réseau social des étudiants. Il faut y participer pour constater jusqu'à quel point les individus, jeunes et moins jeunes, s'y investissent en dévoilant une foule de renseignement sur leur vie, leurs sentiments, leurs relations, leurs déplacements, leur image à leurs amis, souvent aux amis de leurs amis et parfois à la planète Internet. En laissant tomber leurs gardes, leurs inhibitions, leur langage, leur image et leur pudeur, les internautes, surtout les jeunes, ouvrent à tout venant de larges pans de leur vie privée et pour des périodes de temps qui dépassent largement l'intérêt passager qu'ils peuvent avoir pour un groupe ou un réseau social. Les photos prises à 16 ans peuvent vous hanter à 30 ans.

L'étude exhaustive des pratiques de Facebook par le Commissariat a été entreprise à la suite d'une plainte de la Clinique d'intérêt public et de politique d'Internet du Canada à l'Université d'Ottawa. Elle a permis de constater que le site de réseautage contrevenait allègrement à la Loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniques et qu'il devait mettre en place des mesures beaucoup plus rigoureuses pour protéger ses abonnés.

Même si Facebook a apporté sa collaboration au Commissariat, il n'en demeure pas moins qu'il doit améliorer ses pratiques concernant la vie privée, faire preuve de plus de transparence, endiguer le flot de renseignements personnels qui sont transmis à près d'un million de développeurs partout sur la planète et, surtout, surtout, limiter dans le temps l'utilisation des renseignements des comptes désactivés. Sur cette dernière recommandation, il reste encore à définir ce que signifie cette « période raisonnable » avant d'éliminer les renseignements des serveurs.

On doit comprendre que la taille et la popularité de Facebook lui permettent de se constituer une véritable mine d'or de renseignements sur la vie privée de ses abonnés. Quitte à s'en servir à des fins, commerciales ou non, qui pourraient, en principe, ne pas cadrer avec les désirs de ses usagers et dans des environnements tout à fait incompatibles avec ce que les abonnés avaient en tête lorsqu'ils se sont joints au réseau.

Comme ce sont surtout des jeunes qui se dévoilent, ils ne s'imaginent pas à quel point leur ouverture peut se retourner contre eux. Il est vrai qu'on ne s'abonne pas à Facebook sans avoir donné son consentement. Encore faut-il que ce consentement soit clair et encadré, limité dans le temps et dans ses usages. Parfois, la hâte et l'enthousiasme font en sorte que les inhibitions et les réserves prennent le bord avant qu'on réalise qu'il est trop tard. Comme ce sont surtout des jeunes qui ont embarqué dans le train de Facebook, le Commissariat à la vie privée doit les aider à en débarquer avec leur bagage.

Facebook a 30 jours pour se conformer aux recommandations du Commissariat et il faut souhaiter que le site de réseautage ajustera ses pratiques pour ses abonnés canadiens et internationaux. C'est surtout sur la divulgation des renseignements à des tiers et sur le temps de conservation des renseignements sur les anciens abonnés que Facebook doit agir le plus tôt possible. Encore faut-il qu'au tout début, lorsqu'on s'abonne, les engagements de part et d'autre soient clairs. Il faut aussi que les abonnés soient conscients dans quoi ils s'embarquent et prennent leurs responsabilités en conséquence. La Commissariat à la vie privée a mis le doigt dans la digue de l'information de Facebook, mais les fuites sont importantes et difficilement contrôlables. Son mérite est d'aider les internautes à ne pas l'alimenter sans réserve, inutilement et pour toujours.

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