Les deux côtés d'une victoire

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Pierre Jury
Le Droit

La communauté franco-ontarienne et tous les auditeurs de langue française de la région ont reçu un bel encouragement, hier, avec l'annonce de la création d'une nouvelle radio francophone pour la région. Elle devrait voir le jour au printemps prochain à la fréquence 94,5 FM.

L'arrivée d'un nouveau média s'avère toujours une bonne nouvelle pour une communauté, car elle se dote ainsi d'un outil de communication d'importance pour son essor. Depuis la création du quotidien LeDroit, en 1913, jamais les Franco-Ontariens n'auront disposé d'autant de miroirs de ce qu'ils sont et font. Une radio dédiée à une programmation franco-ontarienne est sans contredit un ajout exceptionnel pour une population qui réalise de plus en plus, depuis la victoire historique de S.O.S. Montfort, qu'elle a un poids. Elle aura dorénavant une voix.

 

Question de détermination

Comme les choses n'arrivent pas toujours facilement, la Radio communautaire francophone d'Ottawa a dû surmonter son lot d'embûches. Il aura fallu cinq années de dur labeur pour une poignée de bénévoles, autour des piliers qu'ont été Denis Boucher et Lucien Bradet. Une année de trop, parce que RCFO aurait dû voir le jour l'an dernier, si tout s'était passé «normalement».

Au Canada, l'octroi des nouvelles licences d'exploitation des ondes revient au CRTC, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes. Dans une première décision rendue l'an passé, RCFO mordait la poussière.

Au lieu de s'étioler, l'acharnement des militants a trouvé le moyen de franchir des obstacles jamais franchis auparavant.

À la suite de nombreuses pressions politiques (entre autres celles du député conservateur d'Ottawa-Orléans Royal Galipeau sur son ministre du Patrimoine canadien, James Moore), le gouvernement a renvoyé le CRTC à ses devoirs. Si le dossier de RCFO était identique, il a de toute évidence obtenu une oreille bien plus attentive la seconde fois. Mystère? Pas du tout.

Pour son deuxième tour en audience gouvernementale, exit Michel Arpin, vice-président en radiodiffusion du CRTC et avec lui, l'incompréhension du CRTC envers le concept d'une radio communautaire, une bête médiatique qui a peu en commun avec une radio privée et commerciale.

Une volonté politique

Tout cela n'aurait pas été possible sans une volonté politique des conservateurs de vouloir redorer leur blason auprès des francophones. Le gouvernement Harper a de la difficulté à saisir les subtilités de l'électorat francophone; il a sous-estimé le ressac qu'a provoqué l'abolition du Programme de contestation judiciaire, en 2006. Au Québec, il a sous-estimé le ressac provoqué par l'annulation d'obscurs programmes d'appui à la culture en 2008. Cette incompréhension a joué un rôle dans le recul des conservateurs à l'élection de septembre 2008, qui a coincé M.Harper dans l'étau d'un gouvernement minoritaire.

Les conservateurs ont établi un précédent en forçant la main du CRTC, même s'ils se balancent de la valeur de l'appareil gouvernemental. Par ce renversement cousu de fil blanc pour le CRTC, il affaiblit d'autant ce dernier, ce qui ne sera pas toujours une bonne nouvelle.

Cette fois, les francophones ont fait un pas en avant. Dans un autre contexte, ce pourrait être l'inverse et on regrettera peut-être alors que le CRTC n'a plus l'indépendance d'agir d'autrefois. Parce que c'est aussi de cette inféodation dont il s'agit.

Victoire à la Pyrrhus, donc, au coût final impossible à chiffrer.

Enfin, les conservateurs avaient beau jeu puisque la décision finale ne leur coûte rien. Ottawa ne versera pas un sou à la Radio communautaire francophone d'Ottawa: elle ne perd rien en dollars et gagne en réputation d'ouverture aux francophones. Soyez sûrs que les candidats conservateurs aux prochaines élections qui pourraient survenir dès cet automne se draperont du succès (encore que sur papier) de RCFO. Pierre Lemieux le premier.

RCFO célèbre depuis hier une victoire inspirante, avec raison.

Les Canadiens dans leur ensemble, eux, ont peut-être moins le goût de célébrer.

 

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