Il est connu, le vrai visage

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Pierre Jury
Le Droit

Les partis d'opposition s'en donnent à coeur joie depuis deux jours et tentent de sortir tout le jus de cette bande-vidéo « pirate » de Stephen Harper prenant la parole devant une assemblée de conservateurs de Sault-Sainte-Marie.

« On voit le vrai visage de Stephen Harper, gueulard réformiste », a qualifié le député néo-démocrate Thomas Mulcair.

« Le vrai Harper ressort lorsqu'il pense qu'il ne peut pas être entendu », a lancé le chef libéral Michael Ignatieff.

« Ce qui est choquant, c'est qu'il a une attitude tout à fait différente en privé et en public », a accusé Gilles Duceppe, le chef du Bloc québécois.

Tous les quatre, M. Harper comme ses trois adversaires, signalent au moins une chose : le climat de querelle électorale teinte bel et bien tous les échanges ces jours-ci. Et même si les Canadiens font clairement savoir qu'ils ne veulent pas d'une élection fédérale un an après la dernière, les politiciens sont sur le point d'en décider autrement.

Il faudra une bonne accalmie - ce qui est toujours possible - pour que les esprits cessent cette escalade verbale. Rappelons que M. Harper n'a besoin que d'un seul allié parmi les trois partis d'opposition pour retarder l'échéance électorale jusqu'en février ou mars, lors du dépôt du prochain budget du ministre des Finances.

Michael Ignatieff a clairement positionné son Parti libéral à l'effet que ce n'est pas lui qui soutiendra le gouvernement conservateur. Cela laisse les bloquistes et les néo-démocrates qui pourraient toujours s'entendre avec M. Harper s'il leur tend une proposition acceptable...

Ou devrions-nous dire, pour utiliser le langage du premier ministre, les « séparatistes » et les « socialistes ».

Que faut-il comprendre de l'usage de ces épithètes ? Est-ce là le vrai visage de Stephen Harper ?

Ce qui étonne, c'est que certains aient pu en douter.

Ce n'est pourtant pas la première fois que M. Harper qualifie ses adversaires de « séparatistes » et de « socialistes ». Et la dernière fois qu'il l'a fait, il ne s'est pas « caché » dans une réunion partisane dans le fond de l'Ontario, il l'a dit devant tout le monde, à la Chambre des communes. C'était en décembre dernier. Son gouvernement était sur le point de se faire battre par une improbable coalition des trois partis d'opposition et possédé par la rage, M. Harper a utilisé ces mêmes mots « séparatistes » et « socialistes » pour fouetter ses troupes.

Car l'intention était claire, en décembre comme cette semaine : quand M. Harper veut réveiller les ardeurs partisanes de ses conservateurs moins modérés, il n'a qu'à brandir ces épouvantails pour que des bataillons se mettent sur le pied de guerre et se remettent à verser des dollars dans la caisse du parti. Ce qui est tout à fait légal et prévisible, tous les partis faisant à peu près la même chose au Canada.

Là où Stephen Harper va trop loin, c'est lorsqu'il jette du discrédit sur les institutions canadiennes que sont notre système de justice, le Sénat et notre fonction publique qui sont vulnérables, à son avis, à l'influence « des idéologues de gauche » qui seront inévitablement nommés dans l'éventualité d'un gouvernement libéral.

Et voilà que dans les heures qui suivent ces accusations, M. Harper nomme un ancien ministre conservateur, Pierre Blais, à titre de juge en chef de la Cour d'appel fédérale ! Un idéologue de droite, faut-il conclure ?

Non, pas du tout. C'est jeter du discrédit sur M. Blais et sur tous ses collègues de la magistrature. Ils ont tous été nommés, à un moment donné ou un autre, par un premier ministre libéral ou conservateur. Avant de devenir juge, plusieurs étaient indépendants, au plan politique. D'autres avaient des sympathies bien connues dans leurs milieux. Et d'autres encore ont fait des carrières plus ou moins longues en politique partisane. Comme M. Blais. Mais une fois endossée la toge de juge, ils ont mis leur partisanerie de côté afin de servir la justice canadienne.

De classer tous les juges dans deux clans - idéologues de gauche ou de droite selon leur nomination - est une insulte à l'intelligence de ces hommes et femmes qui servent honorablement notre pays.

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