Rien n'est réglé?

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Pierre Jury
Le Droit

Un sondage est venu cette semaine jeter un pavé dans la mare des accommodements raisonnables. Et la conclusion au premier degré est que, 18 mois après son dépôt, le rapport Bouchard-Taylor n'a pas réglé la question.

Le sondage Angus Reid Strategies, réalisé pour le compte du quotidien La Presse, dresse un bilan d'un travail encore inachevé. Deux Québécois sur trois considèrent que la société fait trop d'accommodements, et ils sont encore plus nombreux à croire que le rapport Bouchard-Taylor n'a pas clarifié la situation au Québec.

 

Mais croyait-on qu'un seul document allait faire tout le travail? Ce serait naïf de le croire. Car tout le débat sur les accommodements raisonnables, qui a pris de l'ampleur depuis la décision sur le port du kirpan par la Cour suprême du Canada, en 2002, est bien plus complexe qu'il n'en paraît à première vue. Il ne suffit pas de quelques coups de baguette magique pour que le Québec puisse tout mettre au chapitre des dossiers réglés.

Au contraire. L'un des exemples de la complexité des solutions réside justement dans la liste des recommandations que Gérard Bouchard et Charles Taylor ont rédigées. Il n'est pas inutile d'aller le reconsulter, question de se rafraîchir la mémoire. Elles ont généralement une très large portée: par exemple, régionaliser l'immigration, combattre la discrimination, reconnaître les compétences des immigrants, former les agents de l'État à la compréhension mutuelle,etc). Plus elles sont larges, plus les correctifs sont difficiles à mettre en place et prendront du temps à faire sentir leurs effets.

Il ne faut donc pas se surprendre qu'après 18 mois, les Québécois aient grosso modo l'impression que le dossier n'est pas réglé.

Les deux réputés universitaires qui ont mené la commission en 2007-2008 avaient par ailleurs d'entrée de jeu intitulé le deuxième chapitre de leur rapport Une crise des perceptions. Ils ont voulu par là illustrer qu'il y avait souvent un énorme fossé entre les faits vécus sur le terrain et ce qui avait été rapporté, puis colporté au gré du vent des gonflements de l'opinion publique. Le cas de musulmans qui avaient visité une cabane à sucre à Mont-Saint-Grégoire avait pris une telle ampleur que l'on ne pouvait qu'agréer aux accusations d'«aplatventrisme» social proférées par le chef de l'Action démocratique du Québec à l'époque, Mario Dumont. Une enquête réalisée par la Commission avait démontré que les faits à propos de l'histoire de la cabane à sucre démontraient au contraire une réalité bien différente.

Le sondage illustre d'ailleurs bien que les accommodements raisonnables se nourrissent bien aux mamelles de la rumeur et de la légende urbaine, car 70% des répondants sont dits n'être «rarement» ou «jamais» confrontés à des situations d'accommodements raisonnables. Le sondage porte à croire qu'un large pan de la société ne se fait une idée qu'à partir de ce qui est rapporté sur des accommodements sociaux, mais n'en a jamais réellement vu.

Perceptions

La «crise des perceptions» constatée par MM.Bouchard et Taylor a bien démontré que, sur ces questions, rarement les problématiques sociales se résumaient-elles selon les extrêmes du noir et du blanc. La réalité, la raison et le souhaitable prenaient habituellement des teintes plus ou moins foncées de gris. Il faut donc prendre avec un gros grain de sel les réponses à un sondage qui interroge, entre autres, sur la possibilité d'un menu différent à la garderie, sans rien placer en contexte.

Le rôle accru de la Commission des droits de la personne dans des dossiers d'accommodements raisonnables, par exemple, sert bien la société québécoise en conseillant certains de ses acteurs sur des pratiques acceptables. Ces suggestions livrées en toute discrétion désamorcent les pétards de l'intolérance. Et jettent de l'eau sur le feu des perceptions. C'est bien plus profitable que le pavé dans la mare des accommodements raisonnables pour combattre l'idée que rien n'est réglé à ce sujet.

 

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