Un grand virage?

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Pierre Allard
Le Droit

Au début des années 1960, un groupe de jeunes Franco-Ontariens - tous élèves de l'ancienne école secondaire de l'Université d'Ottawa - avait décidé de faire un coup d'éclat en placardant des affiches en français sur les nouvelles traverses à piétons unilingues anglaises de la ville d'Ottawa.

Les jeunes avaient affublé leurs affiches de la signature « Association anti-Charlotte ». C'était en effet l'époque où le maire Charlotte Whitton avait décrété qu'Ottawa ne deviendrait jamais - du moins sous son règne - une ville bilingue.

L'affaire a fait quelques manchettes avant de sombrer dans l'oubli, mais la question du bilinguisme et des services en français finissait toujours par refaire surface de façon ponctuelle, à chaque dénonciation publique d'une injustice quelconque subie par les francophones dans la capitale de leur pays officiellement bilingue.

Finalement, à force de grignoter l'opposition, les Franco-Ontariens ont eu droit à la politique de bilinguisme actuelle, entrée en vigueur le 9 mai 2001.

Cette politique ambitieuse annonçait tout un train de mesures destinées à rendre le français plus visible dans l'appareil municipal. Les documents publics seraient publiés dans les deux langues. Sur le plan des services au public, la Ville devait s'assurer de la présence d'un nombre suffisant d'employés bilingues en tout temps.

Mieux, le personnel francophone de la municipalité serait encouragé à travailler dans sa langue et des services d'aide à la rédaction seraient mis à sa disposition. Et bien plus !

Si toutes ces dispositions avaient été respectées à la lettre, peu de francophones se plaindraient en 2009. Mais voilà. Malgré les meilleures intentions, comme le dit si bien le directeur municipal Kent Kirkpatrick dans une entrevue accordée au Droit, on continue de penser au français et aux francophones « à la fin de la prise de décision, plutôt qu'au départ ». Cela entraîne nécessairement des oublis, ou pire, des récupérations de dernière minute qui ne laissent aucun doute sur le statut second de la langue française.

Dans un tel contexte, faire d'Ottawa une ville constitutionnellement bilingue aurait peu d'effets sur la réalité vécue par la population de la capitale. Récemment, par exemple, le nombre de postes de cadres supérieurs désignés bilingues a chuté de 35 à 19 à la Ville d'Ottawa. Encore aujourd'hui, après 50 ans de débats, une proportion importante, sinon la majorité des anglophones d'ici n'apprécie pas l'importance d'inclure les compétences linguistiques parmi les compétences essentielles de hauts fonctionnaires.

On reconnaîtra au directeur municipal Kent Kirkpatrick le mérite de présenter une analyse réaliste de la situation actuelle et de mettre de l'avant des mesures modestes mais positives. L'approche « proactive » qu'il propose à l'endroit du français constitue un virage fondamental dont auraient pu s'inspirer les Jeux olympiques de Vancouver... Si le directeur municipal réussit, et nous le souhaitons, il aura réalisé tout un exploit.

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