Ils ont sous-estimé la capacité du premier ministre Stephen Harper à faire preuve d'excès. Non seulement son énoncé économique a pris la forme d'un énoncé idéologique, mais la joute politique qui a suivi nous a permis de constater jusqu'où le premier ministre pouvait aller pour garder le pouvoir. Il a cherché à miner le Parti libéral et n'a pas hésité à attiser le mépris de certains Canadiens anglais à l'égard des Québécois souverainistes. Qui plus est, il se voyait même demander la destitution de la Gouverneur général à la reine d'Angleterre Elizabeth II si elle refusait de proroger le Parlement.
Le premier ministre n'est pas le premier entêté des chefs canadiens. Nous avons eu Jean Chrétien, Pierre Trudeau et plusieurs autres. Toutefois, M. Harper nous apparaît celui qui est le plus déterminé à ne pas vouloir gouverner au centre. Même en période de crise, alors que tous les gouvernements touchés redécouvrent les vertus des politiques keynésiennes, le premier ministre du Canada s'entête à profiter de l'occasion afin de tirer encore un peu plus la vie politique au pays vers la droite.
Les Canadiens n'ont pas l'habitude de voir autant d'excitation dans l'enceinte parlementaire. Et pourtant, depuis 2004, ils ont eu droit à plusieurs moments de haute intensité. Toutefois, personne ne s'imaginait voir un chef de gouvernement qui allait se laisser gouverner par sa morgue en cette période difficile qui s'annonce.
La population canadienne semblait plutôt dans l'attente d'une approche plus consensuelle de la politique. Les médias donnaient l'impression qu'il fallait trouver une façon de répondre à son besoin de stabilité afin de traverser la prochaine tempête, la vraie, non celle créée de toute pièce au Parlement.
Coup d'État ?
En fin de compte, le premier ministre a obtenu ce qu'il voulait. Le Parlement sera prorogé jusqu'au 26 janvier 2009. Ceux qui s'offensent de son geste protesteront qu'il n'est pas démocratique mais ils ne peuvent dire que la décision de la Gouverneur général n'est pas constitutionnelle. Sa parole est d'or.
Pour sa part, le premier ministre a eu tort de parler d'un coup d'État lorsqu'il a tenté de discréditer la coalition. Nous sommes en pleine joute parlementaire même si le principe de responsabilité en prend pour son rhume. Toutefois, il ne faut pas penser que les Libéraux n'auraient pas fait la même chose que les Conservateurs s'ils avaient été au pouvoir. Pour sa part, le Bloc québécois, même s'il ne sera jamais au pouvoir a montré encore une fois qu'il n'est pas inutile à Ottawa.
Boule de cristal
Quel sera la suite ? Téméraire est le commentateur qui pourra lire dans la boule de cristal du premier ministre. Risquons, néanmoins, quelques suggestions. Le premier ministre devrait réunir les chefs des différents partis et les inviter à lui faire part de leurs propositions en vue d'un nouvel énoncé économique. Les libéraux seront soulagés. M. Harper devrait aussi constituer un comité de sages provenant de différentes allégeances politiques et de divers milieux, et les inviter à travailler de concert avec le gouvernement à la préparation d'un nouvel énoncé économique, fruit d'un compromis. Il doit surtout ne pas se limiter à ses intérêts partisans. Il doit plutôt voir au bien commun. Le contraire sera non seulement mauvais pour le pays mais risquerait de miner encore plus la crédibilité du premier ministre et celle de son parti.
Stephen Harper ne devrait pas hésiter à chercher un consensus avec les autres partis - y compris le Bloc québécois, quoiqu'il en dise dans la joute actuelle. C'est son avenir en tant que chef de parti qui sera aussi remis en cause. Certains diront qu'il devra quitter le parti car il serait allé trop loin. Au moins, qu'il le quitte avec le sentiment d'avoir bien servi son pays dans des temps difficiles.
Linda Cardinal,
Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques,
École d'études politiques,
Université d'Ottawa










