Depuis les années 1980, les Israéliens ont l'habitude de voir débarquer des stratèges américains. Dans un ouvrage récent, Martin Indyk relate que deux organisateurs de Bill Clinton, Doug Schoen et Zeev Furst, ont participé à la campagne infructueuse de Shimon Peres en 1996. Trois ans plus tard, le trio démocrate regroupant James Carville, Bob Shrum et Stanley Greenberg est venu prêter main forte à Ehud Barak pour déloger Benjamin Nétanyahou du pouvoir.
L'importance de Finkelstein
Mais le consultant le plus connu en Israël est probablement Arthur Finkelstein. Actif en politique depuis 1964, ce républicain a bossé dans les campagnes présidentielles de Richard Nixon, Ronald Reagan et Bob Dole et plusieurs courses sénatoriales.
Au crépuscule de ses activités américaines, sa carrière prend un nouvel élan lorsque Nétanyahou retient ses services en 1996. Durant cette campagne du Likoud, il fait la connaissance d'un certain Avigdor Lieberman. Ce dernier fait alors partie de l'état-major du parti. Finkelstein conserve les mêmes fonctions en 1999, sans succès cette fois. Cette même année, Lieberman fonde le parti Israël Beiteinu et recueille quatre sièges à la Knesset, le Parlement d'Israël.
Finkelstein met ensuite sa science au service du nouveau chef du Likoud, Ariel Sharon. Après le départ accidentel de ce dernier, Lieberman et lui nouent une alliance professionnelle en 2006. Il récolte 11 sièges à la Knesset, ce qui représente une très bonne performance. Finkelstein sera donc appelé à répéter l'exercice cette année.
La recette
Toute simple, sa recette consiste à trouver la jonction entre les préoccupations de la population et celles du candidat. Dix ans plus tard, ses ingrédients demeurent identiques.
Durant les derniers mois, le plan de match de Lieberman s'articule principalement autour du sentiment de fragilisation de l'État hébreu par les nombreuses menaces de ses ennemis. Le retrait du sud-Liban, ordonné en 2000 par le gouvernement Barak, est loin d'avoir conduit à une pacification dans cette zone du pays. Le Hezbollah y a repris pied, des agressions contre le territoire israélien ont été lancées et la guerre de l'été 2006 s'en est suivie. S'ajoute à cela le retrait unilatéral de la bande de Gaza ordonné en 2005. Cette initiative du gouvernement Sharon a permis au Hamas de prendre le contrôle de ce territoire des mains d'une Autorité palestinienne incapable d'y asseoir son autorité et sa légitimité.
Pendant ce temps et depuis 2001, les Israéliens encaissent les attaques lancées sur le sud d'Israël depuis Gaza.
Le «wedge politics»
Pointant du doigt les parlementaires arabes pour leur sympathie envers le Hamas, Lieberman exige de surcroît la loyauté des citoyens arabes envers Israël. Dans le jargon des spécialistes, c'est ce qu'on appelle du «wedge politics». Cette méthode, qui cherche à déterminer un enjeu qui polarise est devenue une véritable science pour les machines politiques.
Parmi les cas les plus légendaires, on recense d'abord le coup de maître de George H. W. Bush en 1988. Le camp républicain avait alors dépeint le démocrate Michael Dukakis comme étant laxiste face à la criminalité. Sous sa gouverne en tant que gouverneur du Massachusetts, un meurtrier condamné avait profité d'une libération de fin de semaine pour commettre une séquestration et un viol.
Pensons également à la campagne ontarienne de Mike Harris en 1995. Celui-ci avait particulièrement tablé sur une réforme de l'aide sociale pour remporter la mise. Au Québec, l'ADQ de Mario Dumont a parié sur une stratégie apparentée et articulée autour de la question des accommodements raisonnables en 2007. Ailleurs qu'à droite, on peut citer le discours électoral du Bloc québécois durant la bataille fédérale de 2008 qui a consisté à dépeindre les troupes de Stephen Harper comme étant intrinsèquement déphasées par rapport aux valeurs québécoises. Le dossier des jeunes contrevenants, la culture, les relations Canada-États-Unis et même l'Opus Dei ont été utilisés dans cette manoeuvre.
La formule Finkelstein-Lieberman n'a donc rien de bien nouveau. Lavoisier affirmait qu'en physique, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. La vie publique fonctionne souvent selon ce principe. Avigdor Lieberman est parvenu à canaliser le désabusement issu d'un contentieux israélo-arabe qui n'en finit plus de s'éterniser. Cela lui a valu une enviable troisième place auprès de l'électorat mardi dernier. Il reste à savoir s'il parviendra à s'enraciner dans le paysage politique du pays.
Marc Nadeau,
Étudiant au doctorat,
Université de Sherbrooke










