Un fil conducteur traverse l'oeuvre cinématographique de Martin Frigon, dont le plus récent moyen métrage, Mirages d'un Eldorado, a remporté la semaine dernière le Grand Prix 2009 du «Festival Internacional de Cine Digital», à Viña del Mar, au Chili, après avoir été couronné du Grand Prix 2008 du 26e Festival international du film d'environnement, à Paris.
Son cinéma ne cherche pas à divertir, il ne fait pas dans le glamour, même s'il soigne l'image et la forme. À travers sa lentille, Martin Frigon filme les petits écrasés par les puissants, capte des modes de vie traditionnels qui disparaissent sous le bulldozer du capitalisme outrancier. Son regard est celui d'un homme qui s'engage, corps, biens et âme, pour dénoncer les injustices de ce monde. Autrement dit, son cinéma est un cinéma militant, un manifeste en 24 images-seconde pour changer le monde.
C'est surtout un cinéma qui, comme le constate Martin lui-même avec une froide lucidité, souffre de sous-exposition chronique. Quoique primé, Mirages d'un Eldorado ne viendra pas sur un «écran près de chez vous», alors quand l'occasion passe, saisissez-la au bond ! Ce soir, justement, son documentaire sur les petits paysans de la vallée de Huasco, dans la Cordillère des Andes, au Chili, qui mènent un combat à la David et Goliath contre l'exploitation dévastatrice de leur montagne par deux géants miniers canadiens, Barrick Gold et Noranda (aujourd'hui rebaptisé Xstrata), passera ce soir à 21 h sur les ondes de Télé-Québec. Vous y verrez tout ce qui nourrit la colère et la passion de ce jeune cinéaste de 34 ans.
Né à Québec, Martin Frigon a pourtant été façonné par l'Outaouais, où ses parents ont déménagé alors qu'il n'avait que deux ans. Et un homme, plus que tout autre, est directement responsable du chemin peu fréquenté et escarpé qu'il a choisi de poursuivre : son prof de cinéma au Collège de l'Outaouais, Stéphane-Albert Boulais.
«La découverte déterminante de ma vie, que je dois à Stéphane-Albert, c'est celle du cinéma-vérité du début de la Révolution tranquille, les films de Pierre Perrault, de Gilles Groulx, de Jean-Claude Labrecque. Sous l'impulsion de Stéphane-Albert, j'ai compris que le cinéma vécu peut être plus puissant que le cinéma de fiction qu'on nous présentait comme la quintessence de l'art cinématographique.»
À travers les cinéastes étudiés, il a découvert l'amour du Québec, son histoire, son passé. Perrault surtout le frappe, l'inspire, dans son attachement à montrer un monde de paysans, de pêcheurs, de petits artisans en voie d'être relégués aux oubliettes de l'Histoire par ce phénomène ingrat qui a pour nom la modernisation.
«C'est curieux, mais les documentaristes comme moi n'ont pas eu de pères tutélaires, juste des grands-pères. Au sortir de la Révolution tranquille, il y a eu une volonté effrénée de rattrapage dans la société québécoise, de modernisation, et les cinéastes engagés des années 60, 70 ont été frappés d'un coefficient négatif. On disait qu'ils appartenaient à une époque révolue, mais en les rejetant, il me semble qu'on a perdu de vue notre rapport avec l'Histoire», soutient Martin Frigon.
Un outil de transformation
Il se réclame de leur lignée, lui qui voit le documentaire comme outil de transformation sociale. À l'instar de Perrault, il se passionne pour les petites industries, les économies traditionnelles. Le sujet de son premier documentaire tourné en 2002, Mourir au large, s'est imposé à lui lorsqu'il a constaté, lors d'un retour en Gaspésie, que les petits pêcheurs côtiers étaient presque tous disparus. «Jeune, j'allais souvent en Gaspésie car mes grands-parents habitaient Les Méchins. À l'époque, tous les villages le long de la côte avaient une activité de pêche foisonnante, on pouvait s'arrêter au quai public au retour des bateaux de pêche pour acheter du poisson frais. En 15 ans, tout ça s'est effondré. L'industrialisation des pêches était passée par là. Le même phénomène s'était produit en agriculture. Là où auparavant une centaine de petits fermiers pouvaient vivre, il ne reste plus que 4 méga-agriculteurs.»
La concentration de capitaux qui, au nom du progrès et de la croissance économique, renvoie plein de petits travailleurs dans les marges, allait devenir l'objet de sa croisade cinématographique. Après les pêcheurs de la Gaspésie, il est allé planter sa caméra à Murdochville, y documenter l'ampleur des ravages économiques, environnementaux et humains causés par la compagnie minière Noranda avant qu'elle ne décampe (Make Money, Salut, bonsoir !). Et poursuivant le filon - ou le félon - il est allé à la rencontre des peuples Huascos qui ne décolèrent pas depuis que Barrick Gold et Noranda sont dans leurs parages. «Au Chili, j'ai trouvé une paysannerie en meilleur état que celle du Québec, parce que le néolibéralisme ne l'avait pas encore atteinte. Mais tout ça vacille depuis que les minières canadiennes se sont pointées.» Son documentaire relève la complaisance des autorités gouvernementales chiliennes et des agences de protection de l'environnement, et montre l'écart entre les agissements des minières et le discours rassurant qu'elles tiennent. Le sujet est brûlant, surtout depuis que les auteurs de l'enquête Noir Canada, Alain Deneault, Delphine Abadie et William Sacher, font l'objet d'une poursuite-bâillon de 11 millions par des sociétés minières. Martin Frigon ne cache pas d'ailleurs que certains médias québécois ont été frileux à parler de son dernier moyen métrage.
Son prochain film, s'il réussit à réunir le maigre capital nécessaire, traitera de la «disneyification des Laurentides». «Sous la poussée de l'industrie récréotouristique, c'est l'identité québécoise inscrite dans l'humble patrimoine bâti de cette région qui est en train de disparaître, avec l'avènement de méga centres d'achats et d'une architecture en série. Les bailleurs de fonds me disent que le sujet est trop local. C'est un faux débat, en cette ère de mondialisation, tout ce qui est local devient global.»
De Murdochville à la vallée de Huasco en passant par Saint-Sauveur, la planète tout entière s'est contractée et tient devant la caméra de Martin Frigon, cinéaste engagé.
Vous pouvez entendre la Personnalité de la semaine ce matin, à 8 h 40, à l'émission Bernier et Cie animée par Carl Bernier et diffusée à la radio de Radio-Canada au 90,7 FM, ainsi que ce midi au Téléjournal/midi, présenté par Nathalie Tremblay à la télévision de Radio-Canada.
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