Thérèse Frère a toujours osé. Elle ne s'est pas contentée de suivre le chemin qu'on voulait lui faire prendre.
MmeFrère, une peintre paysagiste qui a connu beaucoup de succès depuis 40 ans, a fermé son atelier et fait don de 155 de ses oeuvres au Club Richelieu d'Ottawa, afin que celui-ci les vende et verse les profits à des oeuvres caritatives.
Maintenant âgée de 83 ans, MmeFrère continue à peindre à un rythme réduit, mais la passion de la peinture l'anime toujours. Son amour de la peinture l'a poussée à visiter les moindres recoins des régions de l'Outaouais, des Laurentides et de l'Est ontarien. Elle aussi laissé sa marque très loin de chez elle, sur l'île de Fogo, à Terre-Neuve.
«J'ai grandi dans une famille pauvre de Saint-Phillibert, en Beauce. Nous vivions sur une ferme et mon père avait eu sept garçons d'un premier mariage avant d'épouser ma mère. J'étais la seule de la famille, car ma mère a accouché d'un autre garçon après ma naissance. Mes demi-frères étaient adolescents et j'ai trouvé ça difficile de vivre dans cette famille. Les garçons étaient durs et l'un deux était déficient intellectuel et il a tenté de m'agresser à quelques reprises. Nous avons traversé la crise économique des années 1930 et notre maison accueillait souvent des travailleurs et je n'aimais pas ça. Ma mère était coincée dans cette situation», se souvient Thérèse Frère.
De cette enfance, elle a gardé beaucoup de souvenirs de la misère et de l'étroitesse d'esprit des gens sans éducation.
Fréquentant l'école de rang plus ou moins régulièrement sa famille ne voyait pas l'importance de donner de l'instruction à une fille , elle a tenu à entrer au couvent du village de Saint-Prosper, où les religieuses ne savaient pas trop quoi faire de cette jeune fille de 14 ans au milieu d'enfants plus jeunes.
«J'ai décidé ensuite de devenir professeure et je me suis inscrite à l'École normale de Mérici à Québec, même si ma mère ne voulait pas que j'y aille. J'avais 17 ou 18 ans et je suis partie quand même. Au terme de ma formation, j'ai commencé à enseigner à Saint-Prosper et ensuite à Charlesbourg. Mais j'avais le goût du changement et j'ai décidé d'aller vivre à Toronto pour apprendre l'anglais», ajoute-t-elle.
Dans la Ville-Reine, elle a travaillé pour une entreprise qui recueillait des informations visant à établir le dossier de crédit de certaines personnes. «Ce fut une bonne expérience, mais en vivant dans un milieu anglophone, j'ai pris conscience de mon identité francophone et je me suis rendu compte que je ne voulais pas devenir une anglophone. Je voulais donc revenir et c'est à ce moment-là que mon frère m'a suggéré d'aller à Ottawa. Il m'a dit qu'à Ottawa, je pouvais vivre en français et que Hull était tout juste en face. Je suis venue alors que je ne connaissais rien de la région. Je me suis inscrite à une école de secrétariat et j'ai trouvé du travail au gouvernement fédéral où je suis restée durant cinq ans. J'ai rencontré celui qui allait devenir mon mari et j'ai travaillé jusqu'à la naissance de mon premier enfant. À cette époque, il n'était pas question qu'une femme continue à travailler», fait remarquer Thérèse Frère qui a eu six enfants.
Mais le décès de son mari, en 1969, l'a forcée à retourner sur le marché du travail. Heureusement, elle a déniché un emploi dans une bibliothèque scolaire et son horaire lui permettait de revenir à la maison assez tôt pour s'occuper de ses enfants.
Le goût de l'art
Le goût de la peinture lui est venu il y a une trentaine d'années, alors que ses enfants étaient plus grands. Après avoir exploité différents médiums, elle s'est concentrée sur le pastel. La peinture est devenue sa grande passion. «Ça me procurait beaucoup de liberté. Je me promenais un peu partout en auto et je trouvais de beaux sujets de peinture. Les paysages de la région sont tellement beaux et inspirants. C'est devenu ma vie. Je partais quand je le voulais et je revenais quand je le voulais aussi. En peignant dehors, en pleine nature, je m'exposais aux éléments et je prenais des risques aussi car j'étais seule dans des endroits isolés, mais j'adorais ça. Malheureusement, dans la région, trop de choses ont changé. On démolit les maisons, les vieilles érablières ont été remplacées par des bâtiments modernes et en fin de compte, je trouve qu'aujourd'hui, il n'y a plus rien à peindre dans notre coin».
Thérèse Frère a aussi lutté pour être reconnue dans sa propre région. Elle a eu du mal à faire entrer ses oeuvres dans les galeries d'art. Mais elle ne s'est pas découragée et elle insiste pour rappeler que, dans la vie, il faut faire ce que l'on aime et poursuivre son rêve.
Aller plus loin
Son goût d'aller voir toujours un peu plus loin l'a menée jusqu'à l'île de Fogo, à Terre-Neuve, qu'elle compare au Québec rural des années 1920 et 1930.
«J'avais une amie, Zita Cobb, qui me parlait de cette île, dont elle est originaire, au nord-est de Terre-Neuve. Elle déplorait l'exode des gens et le fait qu'il n'y avait plus rien à faire et à voir à cet endroit. Elle me disait qu'il y aurait à peindre dans ce coin-là. Ça m'a intriguée alors je suis partie pour faire le tour de Terre-Neuve. J'ai découvert l'île de Fogo et les îles Change que j'ai trouvé magnifiques. À Terre-Neuve il y a des choses très intéressantes à peindre et l'histoire est très présente», explique MmeFrère.
Ses peintures de l'île Fogo ont eu un tel impact qu'un livre sur le sujet a été publié l'an dernier. Art at the Edge. Fogo Island and Change Islands Through the Eyes of Thérèse Frère rassemble des dizaines d'oeuvres de MmeFrère et plusieurs textes sur l'histoire de Terre-Neuve et des îles. Son travail lui a valu des éloges de la part du premier ministre de Terre-Neuve, Danny Williams. On retrouve des peintures de Thérèse Frère dans des collections privées au Canada, aux États-Unis, au Japon, en Amérique du Sud et en Europe
Elle a donné toutes les oeuvres, illustrées dans le livre, à la «Shorefast Foundation», une fondation privée créée par la famille Cobb pour développer l'économie des îles Fogo et Change, en y encourageant le tourisme.
En donnant 155 oeuvres au Club Richelieu d'Ottawa, Thérèse Frère a bouclé la boucle de sa carrière de peintre.
«Je vais toujours continuer à peindre un peu, mais ma santé ne permet plus de continuer au même rythme qu'avant. Je veux toutefois retourner à l'Île Fogo tous les étés pour peindre un peu et, surtout, pour vivre là-bas. C'est un endroit paisible où je me sens libre», a-t-elle conclu.
Vous pouvez entendre la Personnalité de la semaine ce matin, à 8h40, à l'émission Bernier et Cie animée par Carl Bernier et diffusée à la radio de Radio-Canada au 90,7 FM, ainsi qu'à 18h au Téléjournal Ottawa-Gatineau présenté par Michel Picard, à la télévision de Radio-Canada.












