Les ingénieurs partagés mais ouverts

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Toiture Mauricienne qui a largement fait place au... (Photo: Ève Guillemette)

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Toiture Mauricienne qui a largement fait place au bois dans sa nouvelle construction est un exemple bien connu des ingénieurs et des architectes québécois.

Photo: Ève Guillemette

Louise Plante
Le Nouvelliste

(Trois-Rivières) Alors que les conférences régionales des élus de la Mauricie et du Centre-du-Québec annonçaient il y a quelques jours l'embauche d'un démarcheur bois dans le cadre de la stratégie d'utilisation du bois dans la construction non résidentielle au Québec, des ingénieurs de la région se montrent un peu sceptiques quant au succès de cette dernière... tout en gardant l'esprit ouvert toutefois.

Pierre Bellemare, un ingénieur de Shawinigan, qui a conçu beaucoup de bâtiments de la région, croit qu'économiquement, la stratégie est difficilement viable à court terme.

En plus des coûts supplémentaires que représente souvent une structure en bois, il note que plusieurs ingénieurs manquent de formation pour travailler avec ce matériau qui impose sa propre technologie.

Il va même jusqu'à suggérer que Québec offre gratuitement des cours aux ingénieurs car ces formations spécialisées sont souvent très onéreuses (de 1000$ à 1500 $ pour deux jours) au point que plusieurs ne s'inscrivent pas.

M. Bellemare assure n'avoir rien contre le bois, un matériau qu'il adore personnellement, mais il estime qu'il serait plus réaliste de plutôt faire la promotion de constructions mixtes qui incluraient plus de bois que ce qu'on utilise normalement.

«De toutes façons, il faut faire les connexions en acier, ce qui nous oblige à travailler avec deux matériaux. Tandis que si on a une colonne en acier et une poutre en acier, on reste dans l'acier. Si on travaille avec du bois, ça demande plus d'efforts intellectuels au niveau ingénierie, donc les coûts sont plus élevés.»

M. Bellemare croit qu'on peut arriver à de très beaux résultats avec des structures hybrides d'acier et de bois, mais encore-là, insiste-t-il, cela augmente sensiblement les coûts de conception.

«À mon avis, beaucoup d'ingénieurs n'ont pas le budget nécessaire pour prendre le temps de faire la conception d'un bâtiment avec du bois.»

Son collègue, l'ingénieur Gilles Audet, se montre nettement plus ouvert et assure déjà utiliser du bois dans ses réalisations. Il qualifie la stratégie nationale de «pas pire». En fait, cet ingénieur est un adepte du bois surtout à cause de sa valeur énergétique. Il a récemment convaincu un propriétaire de résidence pour personnes âgées d'utiliser du bois au lieu de colombages métalliques, à cause de ses qualités d'isolant.

M. Audet ne croit pas que les ingénieurs manquent vraiment de formation pour travailler avec le bois.

«Je ne trouve pas que c'est une bonne raison. Ce n'est pas plus compliqué de travailler avec des poutrelles de bois que d'acier. Quant aux calculs, les fabricants les fournissent. Pour ce qui est des constructions plus grosses, industrielles, le bois et l'acier se marient bien. Ça demande plus d'imagination mais ce n'est pas un problème à mon avis.»

Du côté de Mésar, dont le principal mandat est d'être consultant pour le milieu des pâtes et papiers, et ce depuis 30 ans, on se réjouit de l'arrivée de la nouvelle stratégie d'utilisation du bois.

«Toute initiative pour revaloriser l'utilisation de la ressource forestière avec des produits à valeur ajoutée donne des débouchés. Ce n'est pas en vendant seulement des 2X4 qu'on va se sortir du merdier», lance le pdg, Yvan Massé.

Ce dernier admet que l'utilisation du bois dans la construction commerciale ou industrielle représente souvent des coûts additionnels mais, note-il, tout comme la technologie LEED (qui fait appel à des critères énergétiques et environnementaux) ça vaut la peine de le faire même si en ce moment «personne ne fait d'argent avec ça».

«Mais dans 20 ans par exemple, tout le monde va y gagner! Au départ, on le fait par conviction, parce qu'on a la fibre écolo. Mais c'est vrai que travailler avec le bois, nécessite que les ingénieurs aient les reins solides et de bonnes habiletés, tout simplement parce que c'est moins courant.»

M. Massé appuie lui aussi l'idée d'une formation spéciale pour les ingénieurs qui veulent travailler avec le bois, tout comme on l'a fait avec l'aluminium il y a environ 8 ans pour valoriser l'industrie tertiaire.

«Cela dit, travailler avec le bois, ça va prendre une volonté, et ça commence par l'architecture», conclut-il.

 

Des structures négligées

L'architecte André Carle l'admet d'entrée de jeu, lui est ses collègues ont négligé le développement de structures en bois et il faudra beaucoup de temps pour rendre ce matériau concurrentiel à l'acier et au béton dans la construction.

«Effectivement, on est maintenant sensibilisés à y voir. Quand on parle avec le monde de la construction, on sent tous qu'il y a maintenant un potentiel là qui n'était pas exploité dans les bâtiments commerciaux. Il y a une tendance, comme on vient de le voir avec Toiture Mauricienne. On la remarque aussi dans les revues d'architecture. Si c'est arrimé avec une bonne connaissance du milieu forestier, il y a une logique là qui est excellente,» analyse-t-il, en faisant référence à la stratégie nationale d'utilisation du bois dans la construction.

Mais, nuance M. Carle, il est aussi vrai que lors d'un projet, il faut respecter le budget et le temps donné pour le faire et c'est là que l'acier et le béton, des matériaux bien connus, prennent une avance sur le bois qui réserve toujours des surprises aux ingénieurs.

«Il y aura une période inconnue parce que les ingénieurs sont encore plus performants avec l'acier et le béton. Quand on y va avec le bois, il nous manque parfois des précisions fines. À ce moment-là, il faut que le client soit prêt à assumer. Il faut aussi savoir ce qui fait qu'un projet est prestigieux et va le rester. Mais ici à Trois-Rivières, on est un milieu plutôt pauvre. C'est donc plus délicat avec une tendance bois. On voit plus de gros projets à Montréal où on peut mettre le paquet.»

Pour que ça devienne économique de travailler avec le bois, il faudra que la tendance s'inscrive dans le temps, prévient l'architecte.

«À ce moment, tout le monde prendra de l'expertise et les coûts deviendront standards, comme avec l'acier et le béton.»

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