Carolle Poudrier a perdu deux enfants

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Carolle Poudrier et Yan, son bébé miracle, qui... (Photo: François Gervais)

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Carolle Poudrier et Yan, son bébé miracle, qui est aujourd'hui âgé de 4 ans.

Photo: François Gervais

Le Nouvelliste

«Ne sois pas gênée de poser des questions. Je suis habituée maintenant; tout le monde m'a tellement parlé de cet accident. Il m'est même déjà arrivée de consoler des gens.»

Carolle Poudrier de Bécancour est la maman de Kevin et Stecy Roy, tous deux décédés dans le drame de Saint-Jean-Baptiste-de-Nicolet il y a 10 ans. Voilà un sujet pour le moins difficile et délicat à aborder.

Pourtant, c'est elle qui se fait rassurante. Son aplomb et sa gentillesse en pareilles circonstances suffisent à nous désarçonner. «Je vais commencer: j'ai donc perdu mes deux enfants Kevin, 4 ans et demi, et Stecy, 2 ans et demi lors de cet accident. Je devais partir avec eux à la cabane à sucre cette journée-là, car j'étais une maman accompagnatrice mais un rendez-vous chez l'esthéticienne m'en a empêchée. Un peu à la dernière minute, j'ai donc demandé à Jeanne Auger (la gardienne) si ça lui causait problème: j'ai vu la déception dans son regard  mais elle n'a rien dit. Je crois qu'elle n'a pas voulu me faire de la peine. Elle a essayé de s'arranger autrement», raconte-t-elle.

Ce que Carolle ne savait pas est que Jeanne comptait sur son véhicule pour emmener les enfants à l'autobus. «Le pire est que mon rendez-vous n'était qu'à 11 h le matin. J'aurais pu conduire les enfants quand même. De son côté, Jeanne a tenté de trouver d'autres personnes mais elle a manqué de temps: elle a embarqué tous les enfants pour ne pas les décevoir», ajoute-t-elle.

Carolle a beau être solide en entrevue, une ombre passe soudainement dans son regard et sa voix laisse échapper un trémolo. «Pour la première fois, Kevin ne voulait pas aller à la garderie et Stecy est partie sans me donner de bisous...» confie-t-elle.

De cette journée, elle garde encore des blancs de mémoire. Elle se rappelle avoir été prisonnière d'une bulle. «Tout le monde autour de moi parlait d'un terrible accident qui était arrivé à Nicolet et qui impliquait des enfants mais, ne me demandez pas pourquoi, je n'y ai pas prêté attention. C'était presque impensable. J'étais comme protégée. Même en arrivant chez moi à 14 h, quand j'ai vu que mon chum était vert et qu'il m'a dit que les enfants avaient eu un accident, je n'ai pas allumé. Dans ma tête, ce n'était pas grave encore, surtout que Stecy était au CLSC de Nicolet. Pendant que nous nous rendions à Trois-Rivières, j'ai appelé mon père pour lui annoncer la nouvelle. Il m'a dit qu'il avait vu ça à la télévision. C'est à ce moment précis que la connexion s'est faite», ajoute-t-elle.

Au pavillon Saint-Joseph, elle a appris que sa fille n'avait pas survécu et que son garçon était sur la table d'opération. «C'était la grande panique. Le personnel était visiblement dépassé par les événements et il y avait des médias partout. Des journalistes ont même réussi à se faire passer pour des membres de ma famille afin d'entrer aux soins intensifs et prendre des photos de Kevin», se souvient-elle.

Son petit bonhomme est mort une semaine plus tard, des suites de ses blessures. «Je crois qu'il m'a laissé le temps de m'occuper de Stecy avant de partir la rejoindre. Les premières personnes que j'ai vu mortes dans ma vie sont d'ailleurs mes enfants! Je n'étais jamais allée dans un salon funéraire avant. Quel choc! Les six premiers mois, je ne faisais que pleurer et dormir. Et je ne voulais rien savoir d'une aide quelconque: le psy qu'on m'avait conseillé était un homme, sans enfant. Comment aurait-il pu me comprendre?» précise-t-elle.

Le temps a passé mais la douleur est demeurée vive. «J'ai pensé au suicide et je me suis séparée de mon conjoint pendant un certain temps. Lui aussi a trouvé ça pénible. Il n'était pas le père biologique des enfants mais il s'en occupait comme s'ils étaient les siens et il les aimait. Les gens ont tellement été méchants que toute la frustration que j'avais, c'est sur lui que je l'ai déversée. On m'a dit des choses blessantes; on a même inventé une histoire à l'effet que je m'étais jetée en bas du pont Laviolette», raconte-t-elle, encore troublée par cette rumeur.

Elle a ressenti beaucoup de colère mais jamais envers Jeanne Auger. «Elle est une top! Elle a eu un accident mais c'est un accident qui aurait pu arriver à n'importe qui. Elle a quand même perdu son enfant dans cet accident. C'était lui qui était assis par terre; les miens étaient attachés. Je dirais que Jeanne a plutôt perdu huit enfants dont un de son propre sang», confie-t-elle.

Carolle a toutefois su bien s'entourer. Elle a aussi arrêté d'écouter tout le monde. «À un moment, tu dois avancer ou dégringoler. J'ai alors commencé à me faire une carapace. Il a fallu la naissance de Yan pour que je commence enfin à tourner la page», précise-t-elle.

Bébé miracle

La vie a su trouver son chemin, même auprès de cette jeune femme qui avait subi une stérilisation.

«Au début, je ne voulais rien savoir d'un autre enfant, car je ne voulais pas remplacer Kevin et Stecy, surtout que je les pleurais encore à tous les jours. Je vivais par leurs photos. Le matin, je leur disais bonjour et le soir, bonne nuit», explique-t-elle.

Pourtant, ses amis, l'une d'elle tout particulièrement, ont su trouver les mots pour la convaincre qu'elle avait suffisamment d'amour en elle pour aimer un autre enfant. «J'ai été opérée il y a cinq ans. Il s'agit d'une réanastomase. J'avais une chance sur cinq de tomber enceinte. Trois mois plus tard, c'était fait. Yan était en route», indique-t-elle, le sourire aux lèvres.

Pourtant, la grossesse a été particulièrement difficile. Encore plus l'accouchement.

«J'ai revécu la mort de mes enfants en accouchant. Quand on dit que le corps nous parle... Mes émotions étaient partagées entre le bonheur et la tristesse. Je pleurais sans arrêt. Puis, quand Yan est arrivé, ce fut autre chose. On l'a presque étouffé cet enfant-là. J'avais tellement peur que quelqu'un me le prenne. Tout était extrême au début de sa vie mais ça se replace peu à peu. Je le laisse respirer», souligne-t-elle.

Aujourd'hui, elle avoue être heureuse. Comme dans bonheur avec un grand B?

«On peut redevenir heureux mais mon sourire ne sera plus jamais le même. Je n'ai plus l'éclat que j'avais avant; il n'y a plus ces étoiles dans mes yeux. Je crois qu'on ne passe jamais à travers le décès d'un enfant mais on peut juste réapprendre à vivre d'une autre façon. Yan m'a permis d'entreprendre le début de mon deuil. C'est mon bébé miracle», conclut-elle.

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