Malgré ses airs de jeunesse, François vient de souffler ses 25 bougies. Il a commencé à s'installer aux intersections des rues lorsqu'il avait 16 ans. Neuf ans à trimballer de Toronto à Vancouver ses bouteilles de Windex coupé à l'eau, à recevoir autant de 25 cennes que d'insultes, à se faire arrêter par la police.
«Je pense bien m'être fait donner une centaine de tickets pour avoir squeegé», estime-t-il. Quelques fins de semaine en prison, la majorité pour amendes impayées. D'autres à cause de petites incartades: «Je me suis déjà ramassé à la prison pour un joint de trime donné par un passant. Ça vaut rien ça! Il faudrait que j'en fume une tonne avant d'être gelé!»
Ce vieux routier du squeegee ne sait jamais à quoi s'attendre lorsqu'il commence sa journée de travail. «Des fois, tu peux rester trois heures sur le coin d'une rue sans être capable de te payer un Big Mac à la fin. D'autres fois, tu ramasses au-dessus de cent piastres en une heure. Ça dépend de la chance que t'as ce jour-là», explique le Trifluvien d'origine.
Aujourd'hui, François a remis un peu d'ordre dans sa vie. Il habite en appartement, travaille aussi dans un abattoir et dit ne plus consommer de drogues dures.
«C'est ma plus grande fierté. Ça fait deux ans que je ne me suis pas piqué», soutient-il en montrant ses avant-bras cicatrisés. Pour se sortir de l'enfer des paradis artificiels, François avait essayé toutes sortes de programmes et de cures, avec plus ou moins de succès. Le dépendant a ensuite décidé de se sevrer en solo, sans méthadone, avec pour seul médicament de l'alcool pas cher.
«J'avais tellement mal, ça vient te chercher jusque dans les os. La seule solution que j'avais, c'était de me saouler jusqu'à en tomber par terre, pour souffrir moins.»
Selon ses estimations, les agents de la sécurité publique lui donnent une contravention trois rencontres sur quatre. Une façon de faire qui contrevient aux prescriptions du Barreau du Québec.
En 2008, l'ordre professionnel des avocats a encouragé les municipalités à ne plus donner d'amendes aux mendiants et squeegees et à annuler les dettes non payées. Les juristes québécois affirment que cette répression nuit à la réinsertion des marginaux et n'apporte aucun résultat.
Une proposition que rejette le porte-parole de la Sécurité publique de Trois-Rivières, l'agent Michel Letarte: «On est là pour appliquer la réglementation: ils n'ont tout simplement pas le droit de se mettre dans la rue et de solliciter les automobilistes.»
Considérant les squeegees fautifs, le policier prend comme contre-exemple les vendeurs du journal de rue La Galère, qui ont reçu l'assentiment de la Ville pour distribuer leur journal. À sa mémoire, «aucun vendeur de La Galère n'a jamais été arrêté par la police, ils respectent la loi».
Le porte-parole affirme que les jeunes «savent tous ce qu'ils font et sont conscients que c'est illégal». Après des avertissements souvent inutiles, les forces de l'ordre sont donc obligées de donner des contraventions aux récalcitrants.
Même s'il croit que les policiers font partie de la solution, Michel Letarte rappelle leur rôle: «nous sommes là pour protéger et servir la population, pas pour écouter leurs problèmes personnels et essayer de leur trouver un travail». Michel Simard, directeur général au centre Le Havre, croit plutôt que les amendes «traduisent une impuissance».
Une étude de l'Université Laval publiée en 2006 arrivait à la conclusion qu'un itinérant coûte en moyenne 24 700 dollars au gouvernement québécois, dont 40 % uniquement en frais judiciaires. Michel Letarte ne s'en offusque guère.
«Oui, ça coûte peut-être cher en frais de tribunaux et d'administration, mais les squeegees coûtent aussi une fortune en soins de santé et autres à l'État, sans payer un sou d'impôt. Ce sont des travailleurs illégaux. Une serveuse doit verser une partie de son salaire, mais celui qui quête sur le bord du chemin garde tout. C'est leur choix personnel de vivre dans l'illégalité.»
Le directeur général de l'organisme Point de Rue, Philippe Malcheloose, déplore quant à lui le profilage social que subissent les marginaux: «La loi s'applique différemment si tu portes le veston-cravate ou si t'es un punk. Je n'ai jamais vu un avocat se faire arrêter parce qu'il avait traversé la rue au mauvais moment». Il rejette la répression et mise plutôt sur l'accompagnement, rappelant que Trois-Rivières ne compte que deux travailleurs de rue en urgence sociale, tandis que Sherbrooke en possède huit.
Sur le point de retourner laver quelques dernières vitres de voitures, François insiste sur le fait qu'il serait prêt à payer de l'impôt et que personne n'est obligé de donner de la monnaie pour ce service.
Qu'on ne lui donne pas d'argent, d'accord, mais le squeegee ne peut s'empêcher de rager contre les préjugés. «Je ne suis pas plus dangereux avec mes gilets troués que toi avec tes chemises griffées.»









