Les plus grands vendeurs d'émotion du monde ont puisé de magnifiques moments dans leur baluchon et les ont expressément réunis pour les Trifluviens.
Un florilège offert dans ce que le directeur artistique Jacques Marcotte avait qualifié de «sorte de best of du Cirque». Best of ou pas, on a eu droit à des moments de grâce fervente devant un stade de baseball plein au maximum de sa capacité.
La soirée de samedi avait débuté dès 18 h avec Jonathan Roy, en consciencieux amuse-gueule. Il reste que c'est avec la portion suivante, montée par Jean-François Bastien et résolument rock, que le public, déjà très nombreux, a pu se mettre en émotion.
Le Cirque s'est présenté à 21 h dans un défilé de personnages sortis des estrades du stade pour se rendre à la scène à travers le public. On sentait le ton donné: fantaisie, proximité, originalité, générosité.
Les numéros se sont ensuite enchaînés sans pause, comme autant de fleurs cueillies dans différents spectacles. À commencer par un pas de deux à vélos, peut-être le plus léger des tableaux.
Les numéros subséquents ont prospecté différentes avenues de l'esthétisme dans une puissante poésie visuelle et sonore qui prenait aux tripes.
Sur l'ensemble, il s'agissait d'un spectacle marqué davantage par une introspective beauté, sobre et solennelle, que par le dynamisme.
Seul le numéro médian était forgé à l'énergie pure et naïve du Cirque. Un numéro de fête traditionnelle avec reel au violon et un numéro ahurissant de diabolo animé par une chorégraphie de party du temps des fêtes.
C'est ce numéro qui a fait ressortir l'étonnante réserve du public de samedi particulièrement sobre tout au long du spectacle, du moins du côté des estrades.
On a clairement senti les spectateurs touchés par certains numéros mais on ne peut pas dire qu'ils aient été exubérants. Pour une fois qu'on réunissait autant de gens devant un spectacle d'une telle intensité, j'aurais personnellement imaginé plus d'exaltation.
En fait, cela tient peut-être au contenu même du spectacle. Prenons le numéro de main à main, absolument sidérant, présenté en milieu de spectacle.
Deux hommes exécutant de fabuleuses mais lentes et intenses prouesses de force et d'équilibre. Un numéro magnifique, profondément troublant et peut-être le meilleur de cette célébration mais qui, par sa nature, n'incite pas aux débordements bruyants. Juste à l'émoi.
Il est délicat d'oser parler de meilleur numéro. Chacun avait sa puissance propre, sa beauté. Le cerceau aérien, les trois roues Cyr, les sangles aériennes, la roue de la mort. En est-il un supérieur aux autres?
Comme pour valider la magie, le public a pu constater la fragilité qui plane sur chaque prestation dont la perfection semble si irréelle.
Samedi, une trapéziste, juchée à une dizaine de mètres dans les airs a chuté au cours de son numéro. Elle était heureusement retenue par des harnais de sécurité qui ne l'ont pas empêché de tomber de quelques mètres sans toutefois atteindre le sol.
Les autres participants sur la scène ont rapidement réagi par de la danse pour assurer la suite. Rien dans ce spectacle n'était acquis d'avance et il n'en était que plus fabuleux.
Dans cette perspective, la représentation de dimanche, sous la pluie, et considérablement modifiée pour assurer la sécurité des artistes, n'avait rien de moins magique que celle de la veille.
Au contraire, le public étant parfaitement conscient des écueils supplémentaires. Au finish, trois numéros biffés (les BMX d'ouverture, les roues Cyr et le trapèze) et ajout d'un numéro à l'esthétique raffinée, de jonglerie avec un grand cube.
Le public n'en a pas été moins enthousiaste. Il m'a même semblé l'être davantage.
Délicatesse ultime, la célébration circassienne a pris fin, les deux soirs, avec un classique parmi les classiques: la chanson Alegria, offerte par son interprète originale suspendue dans une nacelle en forme de lustre littéralement descendue du ciel. Un moment de larmes aux yeux. Un autre.
Les interprètes sont sobrement venus sur scène saluer sur cette musique et ont quitté dans un dénuement aussi touchant que les plus élaborés de leurs numéros.
La célébration promise par le Cirque du Soleil a été aussi belle que les plus optimistes espoirs. Un bien grand cadeau que 38 000 personnes ne cesseront jamais de déballer.











