Sur certaines notes de Michel Legrand, Mario Pelchat a abordé un genre qu'il n'avait jamais encore visité, le jazz. Un exercice qui terrifiait l'interprète.
Photo: Ève Guillemette
En partageant, sur l'album, l'illustre répertoire du composteur Michel Legrand, Mario Pelchat chérit ces jours-ci une aventure artistique unique.
Avec Michel Legrand, Mario Pelchat revit un peu le type de relation qu'il a vécue avec le défunt parolier Eddy Marnay, qui était devenu ami et mentor. Le chanteur le retrouve d'ailleurs dans l'univers de Michel Legrand puisque 5 des 15 titres de l'album sont signés Eddy Marnay.
Du coup, il ne peut s'empêcher de se remémorer une conversation avec M. Marnay avant son décès. «Je lui partageais une frustration de ne pas avoir connu de succès en France. Je ne pouvais pas croire que je ne connaîtrais jamais le bonheur de flirter avec ce public-là», relate-t-il. «Eddy m'avait alors dit qu'il ne s'agissait que d'une seule chanson. Notre album devrait sortir en France à l'automne. Ce serait drôle que ça se passe à travers une chanson qu'il a écrite.»
Ses Olympiques
Aujourd'hui que l'album est enregistré et que le résultat est si concluant, Mario Pelchat est rassuré. Mais au moment d'aborder ce projet, l'idée d'attaquer un répertoire si techniquement difficile lui donnait un important vertige. «J'étais terrorisé! Je ne suis pas un chanteur de jazz et j'avais peur de ne pas y arriver», dit-il. «Ses mélodies étaient inchantables... C'était mes Olympiques à moi.»
D'ailleurs à un point donné, il a pensé abandonner. «Mais de m'entendre dire que je n'y arriverais pas, je n'ai pas aimé ça. J'ai une tête de cochon et je n'avais jamais dit ça de ma vie.» Acharné, Mario Pelchat a cessé l'alcool et s'est imposé une discipline de vie aussi bien sur le plan de l'alimentation que de l'entraînement vocal.
Aujourd'hui, 30 livres en moins, il affiche une forme splendide et un sourire qui ne trompe pas. «Je suis en train de vivre la plus belle chose de ma vie.»
La rencontre
La toute première rencontre avec Michel Legrand n'avait pourtant rien de si charmant. «J'étais malade, grippé, incapable de chanter une note, sur le décalage horaire en plus. Je voulais juste me trouver un lit», raconte Mario Pelchat.
Or dans le véhicule qui le menait chez le compositeur, le portable n'arrêtait pas de sonner. C'était M. Legrand. «Il est d'une impatience qui est trop drôle, on dirait parfois une réaction d'enfant.»
Or une fois arrivé sur place, Mario Pelchat a beau avoir tenté deux ou trois pièces, le corps n'allait plus et il a dû aller se coucher. Ce n'est qu'au lendemain matin, en ouvrant les grandes fenêtres de sa chambre, qu'il est resté estomaqué. «J'étais dans une toile de Monet», sourit-il. «C'était aussi beau que ça.»
Michel Legrand habite un château à une heure de Paris, sur 260 âcres de terrain ornés d'arbres de plus de cent ans, de fleurs à profusion, de murets de pierre, de petits ponts et d'énormes saules pleureurs. Le travail a repris dans une forme meilleure. Si bien qu'à la fin de cette première journée, lorsque Michel Legrand a demandé à Mario Pelchat s'il était heureux, il lui a répondu spontanément: «J'ai 9 ans!» répète-t-il. «Il m'a dit: moi aussi...»
Pelchat a l'impression de cultiver avec lui une relation un peu paternelle, qui lui plaît. «Il est d'une gentillesse et d'une facilité. C'est pour ça que cette aventure me touche beaucoup. Je n'ai pas toujours eu ce genre de commentaires-là dans ma vie.»
Mario Pelchat a parfois fait mauvaise presse. «Il y a souvent eu des a-prioris gros comme la terre à mon endroit et tout à coup, je me retrouve devant cet homme-là, qui a côtoyé les plus grands, et qui aime ce que je fais. Après l'enregistrement de l'album, il était tellement content qu'il m'a invité à jouer avec lui partout dans le monde. Ça m'a fait du bien. Je pense que j'en ai pleuré de bonheur des fois.»
Une ère de renouveau
Inidemment, c'est à Trois-Rivières que le projet avec Michel Legrand a commencé. Mario Pelchat devait ce jour-là écouter attentivement un album que lui avait concocté son gérant Lionel Lavault. Ce que l'artiste a fait sur la route qui le menait au Lac-Saint-Jean, avec escale à Trois-Rivières pour voir son neveu jouer au hockey.
«J'étais ici quand je l'ai rappelé pour savoir ce qu'il avait en tête. J'avais reconnu certaines pièces mais je n'avais pas fait le lien que c'était toutes des chansons de Legrand. Il a une carrière si vaste.»
Mario Pelchat s'est mis au service de l'oeuvre. Il a revisionné des films, a tout lu sur Michel Legrand, a écouté les versions de ses chansons faites par Nina Simone, Nana Mouskouri, Tony Bennett, Barbra Streisand et Johnny Mathis. Or autant il a arrêté son choix sur Les parapluies de Cherbourg, Un parfum de fin du monde et autre Moulins de mon coeur, autant il a eu envie de faire connaître quelques titres plus méconnus.
Aujourd'hui il déguste chaque pièce et se rassasie de la beauté qu'il y trouve, ce qu'il fera aussi sur scène, avec Michel Legrand à ses côtés et son épouse Catherine Michel, harpiste. À certains endroits, ils auront un grand orchestre avec eux mais en tournée au Québec, ils seront six sur scène. Michel Legrand chantera par ailleurs certains titres, et se livrera à quelques solos de piano.
Fébrile? «Je vais l'être. Il faut les livrer live maintenant... Je vais devoir être rigoureux et me coucher tôt pour que ma voix ne porte pas de fatigue. Il y a beaucoup de mots dans ces chansons et tu n'as pas le droit à l'erreur avec des textes aussi sublimes», dit-il. Mais comme il n'est pas producteur cette fois, Mario Pelchat retrouve un plaisir à ne se concentrer que sur ses interprétations. «C'est un bonheur d'être pris en charge et d'être si bien traité.»
L'artiste ose à peine dire qu'il est dans une période cruciale de sa carrière. «On dirait que ça fait dix ans que je dis ça...» sourit-il. «Avec l'album VII, je me produisais, j'abordais mes mélodies et de nouveaux thèmes. Avec Notre-Dame-de-Paris, j'abordais un contre-emploi. Pour l'album suivant, j'ai travaillé avec Catherine Lara, Morane... Depuis dix ans, j'ai l'impression que je ne fais que des rencontres qui me font évoluer et me renouveller.»











