Une île accueillante

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Bertrand Tremblay
Le Quotidien

«Déposez vos bagages sur ce wagon, indique l'infirmière avec une affable fermeté aux nouveaux arrivants. Vous les récupérerez lorsqu'ils auront été désinfectés. Entre temps, placez-vous en ligne, ouvrez la bouche, sortez la langue et faites ha! pour que le docteur et moi procédions à un examen sommaire de votre état de santé.»

Après avoir été accueillis par des militaires, les immigrants devaient ainsi se soumettre à une inspection médicale. Ils venaient tout juste de quitter les voiliers ancrés devant Grosse-Île après deux ou trois mois d'une traversée de l'Atlantique effectuée dans des conditions misérables. Les capitaines des trois-mâts géants qui, fatigués, voulaient passer outre à l'étape de la quarantaine et filer vers Québec subissaient la canonnade de la garnison de Grosse-Île. Ils devaient se conformer à l'édit gouvernemental ou périr par le feu. C'est dans la partie centrale, bien isolée des deux autres secteurs, qu'Ottawa avait aménagé le village qui logeait les employés, dont les militaires.

 

L'inspection médicale

Tous les passagers et membres d'équipage étaient soumis à la même vérification. Les victimes d'une maladie infectieuse étaient hospitalisées, sous haute surveillance, dans le secteur ouest pour recevoir les soins appropriés. Selon les époques, le choléra et le typhus foudroyaient les plus vulnérables en quelques heures.

La plupart avaient heureusement échappé à la contamination. Après une période d'observation médicale dans un établissement de l'Est, ils reprenaient leur bateau que des spécialistes avaient également nettoyé selon les règles de l'hygiène pour terminer leur voyage au port de Québec, une cinquantaine de kilomètres plus loin vers l'Ouest. Les services d'immigration complétaient par la suite les procédures d'installation dans leur nouveau pays.

Quatre millions d'immigrants

Des comédiens en habit d'époque reconstitueront ainsi, pour les touristes, jusqu'à l'automne, les opérations d'admission des quatre millions d'immigrants qui ont fui leur pays d'origine, de 1832 à 1937, soit durant plus d'un siècle, pour échapper à la famine, à des épidémies ou à la dictature. Tout comme aujourd'hui, le Canada offrait les meilleures perspectives d'une vie meilleure.

Notre pays est surtout apparu comme la bouée de sauvetage de l'Irlande durant la famine de 1847. Une année d'horreur imputable à un champignon qui s'attaqua à la pomme de terre, l'aliment de base des Irlandais à l'époque. La majorité des 90 150 immigrants accueillis à Grosse-Île cette année-là venaient de la verte Irlande. Plus de 5000 rendirent l'âme dans les jours qui suivirent leur arrivée. D'autres s'étaient éteints au cours de la traversée.

En août 1909, la croix celtique haute de 14 mètres, symbole de l'Irlande, fut érigée sur la butte la plus élevée de cet éperon rocheux du Saint-Laurent pour commémorer la catastrophe de 1847. Pas moins de 2000 pèlerins, membres de l'Ancien Ordre des Hiberniens, célébreront le centenaire de l'événement. Quel était cet Ordre des Hiberniens? Mystère! On ne le définit pas dans la documentation de Parcs Canada ni dans les moteurs de recherche de l'internet et pas davantage dans les dictionnaires.

Parcs Canada, l'exploitant touristique de Grosse-Île, profite du centenaire pour accentuer les travaux de mise en valeur de ce patrimoine. Pour parvenir à ce lieu historique, il faut se rendre jusqu'à Montmagny et franchir une vingtaine de kilomètres sur le Saint-Laurent. Une petite croisière qui paraît toujours trop longue lorsque les vagues brassent énergiquement les bateaux Lachance pouvant accueillir 170 passagers.

L'importance de Grosse-Île dans notre histoire demeure méconnue. Ce ne fut pas simplement une station de quarantaine obligatoire avant d'accoster au port de Québec, le cinquième en importance dans le monde à l'époque. Mais aussi et surtout un laboratoire mondial pour contrer les effets des maladies infectieuses. Un endroit à inscrire dans l'itinéraire des vacances.

 

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