Le séisme Bouchard

Bertrand Tremblay
Le Quotidien

Lucien Bouchard est en colère. Il a rompu son devoir de réserve, qu'il respectait scrupuleusement depuis une décennie, pour régler ses comptes avec le Parti québécois et son chef actuel Pauline Marois.

L'homme est émotif. C'est un personnage entier. Il cultive les valeurs québécoises. Son esprit de famille est incrusté dans tout son être. En mars 2001, quand il a confié, à la surprise générale, la direction de l'État à son successeur Bernard Landry, il a évoqué son incapacité à mener le peuple québécois à la souveraineté. Il voulait aussi consacrer plus de temps à sa famille.

 

Devoir de réserve

Il a, par la suite et jusqu'à l'explosion de mardi soir dernier, observé la plus grande discrétion sur l'activité politique québécoise. À tous les journalistes qui sollicitaient son opinion concernant les grands mouvements de l'État, il opposait toujours un refus catégorique enrobé d'un sourire entendu. Mais il demeurait dans l'actualité par les mandats de plaideur et de négociateur que des employeurs des secteurs public et privé lui confiaient. Lucien Bouchard est aussi devenu un bénévole de haut niveau.

Il a notamment mené au succès la grande campagne de financement de la Fondation Asselin, du Cégep de Jonquière, qu'il a coprésidée avec son ami Serge Godin, créateur et toujours patron de CGI. L'objectif a tout simplement été doublé pour atteindre les cinq millions de dollars. Je m'en souviens avec grande satisfaction puisqu'on m'avait invité à siéger au comité d'honneur aux côtés notamment de deux anciens de l'institution qui ont atteint la célébrité, le comédien Michel Dumont et le grand reporter Alain Gravel, de Radio-Canada.

Le paravent de la souveraineté

Pourquoi donc Lucien Bouchard a-t-il choisi le forum sur les 100 dernières années politiques au Québec, organisé dans le cadre des célébrations du centenaire du Devoir, pour troubler la quiétude péquiste en soutenant que la souveraineté n'est pas réalisable dans un avenir prévisible, du moins pas de son vivant? La société québécoise doit maintenant, propose-t-il en substance, embrasser un nouveau rêve, «trouver le tremplin de notre nouveau départ».

L'ancien premier ministre invite surtout le peuple québécois à secouer sa torpeur et à enlever le paravent rassurant de l'inaccessible indépendance pour participer courageusement à la solution des vrais problèmes qui menacent notre bien-être et l'avenir de nos enfants. Ces obstacles à notre avancement, tous les connaissent parfaitement bien, mais s'efforcent de les oublier. Ce sont notamment l'écrasante dette collective, le décrochage scolaire, le financement inadéquat de nos universités, le vieillissement de la population. On pourrait ajouter l'intransigeance du front commun syndical et le corporatisme professionnel qui exigent toujours plus d'avantages monétaires à un gouvernement théoriquement en faillite avec une dette accumulée dépassant les 220 milliards$.

Un PQ dénaturé

La sortie de Lucien Bouchard n'était sans doute pas préméditée, mais comme les journalistes multipliaient les interrogations, il a réglé ses comptes avec Pauline Marois en lui reprochant d'avoir qualifié son frère, Gérard, d'Elvis Gratton. «Je n'oublierai pas ça», a-t-il prévenu, en ajoutant qu'il ne se reconnaît pas dans le PQ d'aujourd'hui.

Celui qui a conduit les souverainistes à 50 000 voix d'une victoire au référendum de 1995 demeure aussi sans doute blessé par l'ingratitude des péquistes qui l'ont hué quand on a mentionné son nom le soir de l'élection d'André Boisclair à la direction du parti. C'était le mardi 15 novembre 2005. Et si 200 amis et parents ne lui avaient pas rendu hommage, en février 2001, dans une soirée apolitique au Palace d'Arvida, Lucien Bouchard n'aurait mérité aucune reconnaissance après son difficile labeur à la direction de l'État.

Heureusement, le peuple du Québec lui maintient sa confiance. Le sondage Léger Marketing mené le lendemain de ses commentaires-chocs indique, en effet, que 65% de la population l'approuve.

 

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