De Plaines et de misère

 

Valérie Gaudreau
Collaboration spéciale
Québec

Faubourg de la misère? C'est le nom qu'on donnait à l'époque aux Cove Fields, une partie des plaines d'Abraham située entre le Manège militaire et la falaise. De 1945 à 1951, des dizaines de familles pauvres s'y sont entassées dans des baraquements militaires ayant servi pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Solution temporaire trouvée par le maire Lucien Borne pour contenir la criante crise du logement de l'après-guerre, cet ensemble de huttes s'est rapidement vu affublé du surnom de «punaises-ville», ou pire encore, de «bidonville».

«Le sujet est encore tabou. Les gens avaient honte», explique Colette Vidal, une «jeune» écrivaine de 69 ans qui a eu l'audace de publier à compte d'auteur Le Faubourg de la misère, son premier roman.

Retraitée de sa carrière de secrétaire d'un juge qu'elle a exercée en Outaouais, cette femme rieuse et vive parle avec émotion de celle qui lui a donné l'idée de son roman. Une femme, rencontrée en 2004, qui lui a raconté la vie dans les huttes avec ses parents et ses huit frères et soeurs. «C'était très intéressant parce que je ne con­naissais pas du tout cette réalité. C'est son histoire que j'ai romancée, poursuit Mme Vidal en entrevue dans un parc à deux pas de son appartement de Québec, où elle est revenue s'établir en 2003. «Encore aujourd'hui, c'est difficile pour elle d'en parler, c'est pour ça que je ne nomme pas la famille dans le livre.» C'est pour ça, aussi, qu'elle a brouillé les photos éloquentes qui illustrent le bouquin.

Touchée par le récit de cette femme qui a aujourd'hui 70 ans, Colette Vidal a ensuite entrepris un an de recherches sur le sujet des Cove Fields. Thèse, cartes, articles de journaux, correspondance entre les autorités municipales et fédérales : elle a trouvé beaucoup d'informations, mais peu à la fois, tant ce chapitre de l'histoire de la capitale est méconnu. Ou volontairement oublié.

Des recherches qui l'ont surprise. Et, surtout, qui lui ont donné envie de raconter l'histoire de cette famille pauvre, mais for­te. Une tribu qui a combattu la honte et les préjugés en grande partie grâce à leurs parents qui ont érigé au rang de véritable devise l'expression «on va s'en sortir!».

Preuve que les enfants de cette famille s'en sont effectivement sortis, ils sont encore tous bien vivants. Et ils étaient présents au lancement du livre qui a eu lieu récemment au Moulin des Jésuites. Un moment touchant pour Colette Vidal qui, malgré l'ajout d'une part de fiction, relate avec justesse la vie de ces témoins de l'histoire dans un roman solidement documenté, mené par une écriture claire et sans prétention.

Une histoire de famille

Ce lancement d'un premier livre avait aussi bien d'autres raisons d'être chargé d'émotion. Pour Colette Vidal, écrire un roman est la concrétisation d'un rêve qu'elle porte depuis qu'elle a remporté un concours d'écriture commandité par la Société Saint-Jean-Baptiste à l'âge de... neuf ans! «Ce livre, c'est aussi une histoire de famille», ajoute-t-elle. Et comment! Les six soeurs et le frère de Colette Vidal ont tous été impliqués dans ce projet un peu fou. Sans maison d'édition, c'est le «système D» qui l'emporte. Sa soeur Thérèse a fait la mise en page, Monique a illustré la couverture, Rolande et Claire ont composé le comité de lecture, Richard a chanté au lancement et Micheline s'est improvisée relationniste, notamment en mettant Le Soleil sur la piste de cette publication.

Fiers de leur soeur aînée, plusieurs d'entre eux étaient présents au moment de l'entrevue qui s'est déroulée dans la bonne humeur. «On en a appris sur le Faubourg de la misère, explique Richard qui se réjouit d'avoir vu dans le récent spectacle Plaines lunes l'une des rares allusions à ce village de fortune.

Il faut dire que les Vidal, originaires de Saint-Sauveur, se reconnaissent dans ces familles défavorisées des Cove Fields. «À la même époque, on était pauvres et si mon père ne s'était pas trouvé un emploi stable de pompier en 1939, ça aurait pu être nous», laisse tomber Colette Vidal. Mais pour l'instant, pas question de raconter sa propre histoire. «Raconter sa vie, c'est banal», conclut la sexagénaire qui est bien trop intéressée à prêter sa plume à celle des autres.

COLETTE VIDAL. Le Faubourg de la misère, 253 pages. Le livre sera sous peu disponible dans quelques librairies. Pour informations : vidalicol@videotron.ca

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